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Réforme de la LDC : Le pire contre-attaque Gratuit
Publié le 20 avril 2021
Réforme de la LDC : Le pire contre-attaque

OPINION. Et si la volonté de changer le format de la Ligue des champions n'était que l'arbre du football qui cache la forêt du business et de la globalisation ?

Abonné à la revue After Foot, Benjamin B. (40 ans) profite du lancement du projet de Daniel et Gilbert pour apporter sa contribution et développer des pistes de réflexion.


Un bruit de fond, une petite musique annonce doucement une prochaine grande révolution. Voilà ce que nous pouvons entendre depuis plusieurs mois. Dans des hôtels de luxe, entre Turin, Madrid et Munich, une révolution feutrée et drapée de nobles intentions se prépare. L’Association européenne des clubs (ECA), présidée par Andréa Agnelli, également à la tête du club italien de la Juventus, prépare une proposition de réforme de la Ligue des champions. Celle-ci une fois validée, l’UEFA pourrait se positionner et finaliser cette réforme pour 2024.

Il s’agirait pour l’instance européenne de sauver les meubles, après les rumeurs de création d’une Ligue européenne fermée. Cette menace est avancée depuis 2001 et la création du G14, depuis que les plus gros clubs européens veulent mettre la pression sur les fédérations internationales. Et finalement, c’est un moindre mal…

Au-delà des réformes des compétitions, c’est le football lui-même qui est aujourd’hui menacé par les élucubrations d’apprentis sorciers. La tendance est que le foot doit finaliser son évolution en gommant un aspect sportif aléatoire pour devenir un spectacle entièrement maitrisé. En ce sens l’assistance vidéo a été créée (VAR). Et avec elle la promesse d’un sport plus juste où l’erreur ne viendrait pas entacher le spectacle.

Cette création de temps mort lors des vérifications VAR est d’ailleurs une aubaine pour ajouter de la réclame. Une célèbre enseigne offre même une promotion en cas d’utilisation de la VAR. Cependant, le contrat moral sportif n’est pas respecté, et plutôt que de contester les décisions de l’arbitre nous contestons celle de la VAR, prise dans une régie avec des images inédites et non diffusées, suscitant parfois plus d’interrogation que de certitudes.

En raison de la crise sanitaire, le nombre de changements est passé de 3 à 5 joueurs, ce qui permet  aux clubs les mieux fournis la possibilité de changer jusqu’à 50% de leur effectif. Qui se souvient que cette règle était temporaire et mise en place à la suite de la reprise des championnats en juin 2020 pour pallier l’absence de préparation et prévenir les blessures ? Il faut garantir un spectacle de qualité ! Et pour garantir ce spectacle et maintenir l’intérêt des spectateurs, adaptons-le !

Ainsi, Andréa Agnelli nous expliquait en début d’année que ses enfants avaient du mal à suivre une rencontre dans son intégralité. La durée d’un match était trop longue et souvent ils décrochaient. Afin d’appuyer cette première déclaration, le président de la Juventus explique le 9 mars qu’un abonnement aux 15 dernières minutes d’un match serait suffisant. Le fait est qu’en ne regardant que les 15 dernières minutes du temps réglementaire, la Juve s’est qualifiée face à Porto. La réalité fut différente et les petits Agnelli ne seront pas obligés de s’ennuyer devant l’équipe de papa.

Je ne sais pas si on doit traiter les troubles de l’attention des enfants en raccourcissant la durée des matchs. Peut-on imaginer regarder les 15 dernières minutes d’un film ? Dans le même registre, J-H Eyraud a déclaré dans Challenges, en avril 2019, qu’on pouvait envisager de modifier la valeur d’un but en fonction de la distance du tireur. Cette déclaration, qui se voulait « disruptive », ne fut heureusement pas reprise. Mais les idées visant à modifier les règles afin de rendre le football plus spectaculaire, plus « télévisuel », sont de plus en plus nombreuses.

L’accélération des changements qui portent sur les formats de compétition et sur l’essence même du sport doit alerter le supporter, l’aficionado, l’amoureux du beau jeu sur le fait que l’appropriation et la confiscation de ce sport ne sont plus un fantasme. Ces différentes évolutions sont à mettre en parallèle avec cette volonté de transformer le supporter en spectateur. Quelle est la différence entre les deux ? Un supporter est attaché à un club, un territoire, une histoire. Un spectateur est universel et se soucie peu de savoir si la Juventus est à Turin ou à Shanghai.

Le trait est volontairement grossi mais pas tant que ça. Les événements de la Commanderie de février ou ceux de la Jonelière interrogent sur le lien entre les supporters et les clubs mais plus globalement sur la notion culturelle d’une institution sportive. Un club de foot n’appartient pas entièrement à son propriétaire. Celui-ci est dépositaire d’une histoire qui se poursuivra après lui. Il existe un lien étroit entre un territoire et le club de sport de la municipalité. Les clubs de foot et de sport en général sont souvent liés à une délégation de service public. En outre, au-delà des résultats de l’équipe professionnelle, il y a également les structures pour les jeunes, les enfants qui permettent de tisser un lien social au sein d’un territoire. Dès lors, il me semble que chaque club possède un ancrage territorial important.

A l’instar du rachat de l’ESTAC par le City Football Group et la mise en place de clubs satellites, on peut s’interroger sur la persistance d’un lien territorial entre un club et ses supporters. Ainsi, au cours des vingt dernières années, les clubs européens les plus puissants n’auront cessé de diminuer le risque sportif afin de consacrer un modèle économique garantissant un revenu sécurisé. L’attrait sportif diminue, renforçant toujours la supériorité des mêmes. La Coupe du monde des clubs en est l’illustration. Si les éditions 2000, 2005 et 2006 avaient vu la victoire d’un club brésilien, depuis, exception faite de 2012, seuls les clubs européens se partagent la victoire.

On prétend que le désintérêt progressif des jeunes s’expliquerait par un format qui ne conviendrait plus, ou parce que l’époque a changé. La vérité est sans doute ailleurs. Le sport représente un espace où, à la différence de la vie de tous les jours, l’impossible semble réalisable. Charge aux dirigeants du football européen de préserver cette part de rêve et d’enfance. Il est indispensable de préserver cette vision romantique du football et amoureuse du beau jeu, sous peine de voir le désintérêt des « spectateurs » grandir.

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