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La Super Ligue ou la banalisation de l’exceptionnel Gratuit
Publié le 22 avril 2021
La Super Ligue ou la banalisation de l’exceptionnel

OPINION. On peut comprendre l'idée de proposer au public davantage de matches intéressants pour éviter l'ennui et pimenter la compétition. Mais n'est-ce pas raisonner à l'envers ? L'intérêt d'un grand match ne vient-il pas avant tout de sa rareté ?

Titulaire d'un M1 en journalisme radio/télévision, Gaetan Hulin (26 ans) est un auditeur de l’After depuis 2012. Il est aujourd'hui abonné à la revue After Foot.


C’est un véritable vaudeville auquel nous venons d’assister ces derniers jours. Ce lundi 19 avril, 12 clubs annonçaient qu’ils quittaient le giron de l’UEFA pour créer une ligue fermée, se substituant à la Ligue des champions. Les intérêts étaient avant tout économiques, mais le projet est tombé à l’eau ce mercredi 21 avril, après le désistement de nombreux clubs.

Pourtant, si l’idée avait vu le jour, cela aurait-il été un gage de réussite ? Une ligue fermée, voilà une idée qui trottait dans la tête de nombreux dirigeants de clubs depuis plusieurs années maintenant. Elle flottait dans l’air telle une épée de Damoclès au-dessus de la tête de l’UEFA, cela en vue de lui mettre la pression et de faire entendre davantage la parole des grands clubs, des historiques, et surtout pour témoigner de leur puissance auprès de l‘instance qui régit le football européen. Mais au bout de deux jours, les désistements se sont accumulés et l'idée a été provisoirement abandonnée.

Plusieurs arguments tendaient toutefois à légitimer cette démarche. En effet, les phases de poule de la C1 sont de moins en moins passionnantes, il est assez simple de prédire les deux équipes qui se qualifieront quasiment à chaque fois. Hormis quelques rares exceptions, les gros sont toujours au rendez-vous des huitièmes de finale. Il faut ainsi attendre le mois de février pour que la compétition se révèle véritablement attractive et puisse passionner les foules. L’idée de cette Super Ligue était là : donner au public, dès le début de la compétition, des affiches de qualité avec des clubs historiques qui s’affronteraient immédiatement. Ce raisonnement peut se comprendre et être accepté. A vrai dire, l’UEFA a fait exactement la même chose en créant la Ligue des Nations pour les sélections nationales. Toutefois, on a pu voir que cette nouvelle compétition ne passionnait pas les foules.

Or c’est justement ce qui pouvait être redouté pour cette Super Ligue. Il est vrai que l’attrait d’un gros match est une caractéristique importante à prendre en compte : il attire le public, on l’attend avec impatience, on vibre, on s’extasie, on est dépité aussi, tout cela nous procure un nombre incalculable d’émotions. Ce n'est pas le cas lors des petites affiches : les rencontres entre petits clubs ou entre gros et  petits présentent moins d’intérêt et favorisent l’ennui si l’on n'est  pas supporter. D’où l’idée récurrente de cette ligue fermée qui garantirait en permanence des rencontres entre les plus grands, entre les meilleurs.

Toutefois, ce qui fait également le charme de ce type de rencontre, c’est leur rareté. En effet, les plus gros matchs sont rares, or ce qui est rare est précieux. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut assister à un affrontement entre Liverpool et le Real Madrid ou entre Manchester City et la Juventus de Turin. C’est ce qui donne ce sentiment si particulier à ces affiches, le fait qu’elles soient exceptionnelles. Elles n’arrivent qu’occasionnellement. C’est justement ce qu’entendait briser cette Super Ligue qui souhaitait nous offrir ce genre de match de plus en plus souvent. A trop donner des choses que l’on espère, on finit par ne plus les attendre car on sait qu'elles vont arriver, elles deviennent banales.

C’est cette banalité que risquait d’instaurer cette ligue fermée qui a fait peur au fan de football que je suis. Toutes les semaines, nous aurions eu de gros matchs, tous les ans nous aurions vu les mêmes équipes s’affronter, à l’image de la Ligue des champions, mais cette fois de façon beaucoup plus régulière. Ceci aurait ôté le sentiment de magie, cette attente, ces mille et une questions que l’on se pose à l’approche d’une rencontre d’une telle envergure. Proposer deux fois plus de Clasicos, de Derby anglais ou italiens, aurait forcément fini par lasser aussi le spectateur.

Ce qui rend ce type de match si particulier tient beaucoup à sa rareté, au fait que l’on coche la date à l’annonce du calendrier, cela nous tient en haleine des semaines durant, jusqu’au moment du coup d’envoi, où la tension est déjà presque à son paroxysme. Voilà ce qu’aurait pu ôter cette nouvelle ligue fermée : la richesse d’une grosse affiche. Pour qu'il y ait un grand match, il en faut aussi, nécessairement, des plus petits à côté pour leur donner encore davantage d’ampleur, d’importance. Augmenter la fréquence de ce type de rencontres leur fait nécessairement perdre en valeur et en intérêt. Or plus il y a d’offre et moins la chose est précieuse.

C’était la grosse limite de cette Super Ligue : banaliser ce qui faisait l’exceptionnel de ce sport, c’est-à-dire les grands matchs, ceux qui nous passionnent, qui nous font vibrer et qui nous font aimer ce sport merveilleux qu’est le football. En voulant multiplier les événements, ces frondeurs prenaient le risque de nuire au sport qui les nourrit en banalisant l’exceptionnel, l’extraordinaire.

Fort heureusement, ils ont finalement décidé de rétropédaler et de renoncer à ce projet qui aurait rendu le singulier commun.

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