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Les vérités que le monde du foot doit entendre

Veni, Vidi, Mancini Gratuit
Publié le 14 juillet 2021
Veni, Vidi, Mancini

Son titre de championne d’Europe, l’Italie le doit surtout aux convictions de Roberto Mancini qui avait récupéré la Nazionale égarée au bord de la route menant à la Coupe du monde 2018. En trois ans, il a réussi à lui confectionner un costume sur mesure et à se réconcilier définitivement avec la sélection.

La valeur n’attend pas le nombre des années. Cela ne concerne pas Bukayo Saka qui en envoyant son tir dans les gants de Donnaruma a refermé la porte de Wembley, avec les vieux démons anglais à l’intérieur. Cela ne l’est pas non plus pour l’Italie, un des bastions du football qui courait après un titre européen depuis 1968. Mais l'adage colle parfaitement à Roberto Mancini qui aura mis seulement un peu plus de trois ans pour ressusciter une équipe qui s’était perdue dans l’enfer de San Siro le 13 novembre 2017.

Ce jour là, la Squadra Azzura de Gian Piero Ventura se cassait les dents sur son double, une Suède en mode catenaccio qui l’empêchait de disputer la Coupe du monde, une première depuis soixante ans pour cette nation quatre fois étoilée.

L’histoire prend donc bien le sens que l’on veut lui donner. À Jesi, aujourd'hui on ne se souvient pas seulement de l’immense fête d'avant-hier, mais aussi de la naissance le 27 novembre 1964, dans cette commune près d’Ancône, du petit Roberto Mancini qui allait redonner 56 ans plus tard ses lettres de noblesses à l’Italie du football. Depuis la folle et victorieuse soirée de Wembley (1-1, 3-2 t-a-b), il est le seul sélectionneur italien avec Ferruccio Valcareggi à avoir soulevé le trophée Henri Delaunay, l’Euro de foot.

Un grand succès et une immense revanche pour un des meilleurs joueurs de sa génération si peu sélectionné (36), pas seulement bloqué en équipe nationale par la concurrence, mais aussi par des problèmes de comportements et surtout par des rapports difficiles avec certains entraîneurs. Bilan : des coupes du Monde 1986 et 1990 traversées comme une ombre, qui ne feront heureusement pas oublier le seul titre de champion d’Italie qu’il offre à la Sampdoria (1991) avec qui il frôle le titre en C1 en 1992. Ses passages maussades à la Lazio (2002-2004) puis à l’Inter (2004-2008) n'avaient pas refermé la blessure.

La suite est un savant mélange de méthode et de patience. Une renaissance en quatre actes (Voir l’Équipe du 8 Juillet) qui ne promettait pas plus une apothéose qu’une dramaturgie pour le recordman de matchs disputés avec la Samp’ (566) et celui qui a offert un titre historique à City en 2012. L’Italie n’était pas notre favorite, nous l’attendions plus pour une fête hivernale au Qatar que pour un sacre cet été. Pourtant les augures avaient déjà donné des signes. La Squadra

Azzura est parvenue à cet Euro 2020, la confiance gonflée de vingt sept matchs sans défaites. Et déjà,après avoir entériné sa qualification en éparpillant l’Arménie (9-1), Mancini avait déclaré « ça ne sera pas facile de nous affronter » (L’Équipe 19 Novembre 2019). Prophétie accompagnée d’une méthode. Oui il y a une Italie de Mancini, non ce n’est pas celle à laquelle nous sommes habitués et pour la comprendre il faut analyser la force de ses choix.

Au moment de reprendre la sélection, « Mancio » vient de quitter le Zénith et comprend que le projet qui lui a été confié nécessite de renouveler l’effectif. Buffon, Barzagli et De Rossi l’aident d’abord en tirant leur révérence. Il s’offre aussi le luxe de pouvoir changer d’horizon. Exit le Milan, l’Inter et la Juve en viviers automatiques et généreux de pépites, bonjour la Roma, l’Atalanta et Sassuolo pour les nouvelles promesses.

Mancini est enfin un sélectionneur de bon sens, sensible à la jeunesse, chance qui lui a lui-même permis de débuter en Serie A à 16 ans. Il veut de la technique, celle qui autorise des erreurs et surveille la Primavera (le championnat des moins de 19 ans). Politano, Berardi, Caldara, Mondragora, Baselli, Zaniolo, mais aussi Barella, Chiesa, Locatelli, Bastoni, Raspadori ou encore Spinazzola deviennent vite les enfants de ses préceptes. « Il y a trois ans, il n’y a qu’un seul fou qui disait que nous pourrions en arriver là, c’est l’entraîneur » avouait en ce sens Federico

Bernardeschi. De folie, il n’y avait que la volonté de changement et des objectifs vite très clairs : « l’Europe et le monde». Il a alors fait de nombreux tests, 35 joueurs en 35 matchs. Il les a ensuite installés dans un 4-3-3 quasi-inamovible, sauf en possession où il fond vers un 3-4-2-1, et cassé les codes associés au football italien. Son équipe joue en avançant, possède moins de vice, mais une force collective destructrice.

Le tandem Bonucci-Chiellini à qui on promettait les pires tempêtes, sait toujours couvrir la profondeur. Jorginho est un tel chef d’orchestre qu’on oublierait presque qu’il a loupé en finale le cinquième pénalty de sa carrière, sur plus d’une trentaine tirés. L’évènement derrière l’évènement. À ces titres, elle diffère donc de celle de Conte qui était un hérisson aux transitions supersoniques et ne s'inscrit dans aucun héritage. Le grand technicien ne s’y trompe d’ailleurs pas en observant, dix jours avant ce succès, que « c’est une unité et une compacité » (L’équipe du 1 er Juillet), tout comme la « Tulipe de fer », Louis Van Gaal évoquant « des joueurs de qualité où n’importe qui peut marquer » (L’Equipe du 9 Juillet).

L’euro italien impose néanmoins de ne pas tomber dans l’angélisme du jeu de Mancini. Effectivement des joueurs de talent comme Chiesa, Donnaruma ou le milieu à trois qui sait à tout moment enfermer son adversaire sur un côté, font de l’Italie un adversaire parfois redoutable. De même, la philosophie de pressing, d’intensité et de résistance offrent à l’équipe l’autorisation de « gagner contre plus fort » comme l’évoquait au soir du match remporté contre l’Espagne Andrea Di Caro (La Gazzetta dello Sport, 7 Juillet).

Mais, n’oublions pas non plus que l’Italie qui a survolé sa phase de poule à domicile sans encaisser un but, est aussi celle qui a eu besoin d’une prolongation et de deux séances de tirs au but pour être championne d’Europe. Elle n’a fait preuve d’autorité que deux fois, contre la Belgique (2-1) et pendant cinquante minutes face à une Angleterre tétanisée par l’enjeu. Il aura d'ailleurs suffi  d’une Espagne en reconstruction et de quelques idées de Luis Enrique pour illustrer sa potentielle fragilité.

Aussi, ce succès va ouvrir dans les yeux verts du « mister » des défis de plus grande ampleur encore, autre que son tempérament obsessionnel et ses exigences de diva (Le Journal du Dimanche, 11 Juillet). Même si cela ne s’est pas trop vu ce mois ci, la charnière centrale a vécu, les transitions de Barella et Chiesa qui trouvent plus rarement Immobile pourraient être repensées et comme tout nouveau vainqueur, les italiens seront désormais plus redoutés donc plus attendus.

Or, grâce à Mancini, l’Italie est déjà à même de réaliser ses rêves. Et, si son invincibilité s’étirait jusqu’au soir du 6 octobre prochain, après la demi-finale de la Ligue des Nations, d’autres prendraient forme. Le champion d’Europe serait alors parmi les invités du mondial Qatari et disputerait une nouvelle finale quatre jours plus tard, à San Siro cette fois.

Avec la Squadra Azzurra rien ne permet d’assurer que ce présent là ressemblera à celui d’avant-hier soir, mais Mancini sait désormais qu’il peut raccourcir le temps et que sa nouvelle vision lui permet de voir plus loin.


Docteur en Géographie Économique et ex-pigiste sportif, Cédric Cabanel (32 ans) est abonné à la revue After Foot.
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