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En finir avec le mythe de « l’arbitre psychologue » Gratuit
Publié le 17 juillet 2021
En finir avec le mythe de « l’arbitre psychologue »

On entend fréquemment les commentateurs de football dire d’un arbitre qu’il a été « psychologue ». Mais c'est un abus de langage qui en dit long sur la méconnaissance du métier.

Très souvent, l'emploi de cette expression intervient après une faute commise par un joueur déjà sanctionné d’un jaune et qui risquerait le rouge, synonyme d’expulsion. Pourquoi parler de psychologie dans une telle situation est-il dommageable ? L’arbitre qui « pardonne » et donne un simple avertissement car il a estimé que la faute du joueur n’était « pas suffisamment méchante » fait-il réellement preuve de « psychologie » ?

Pour en finir avec le mythe de « l’arbitre psychologue », partons des définitions. Le psychologue est un spécialiste du champ de la psychologie, « l’étude des phénomènes de l’esprit ». Dans le code de déontologie des psychologues, il est précisé que « la mission fondamentale du psychologue est de faire reconnaître et respecter la personne dans sa dimension psychique ». Pour être encore plus précis, un psychologue peut être thérapeute mais peut également être chercheur sans nécessairement intervenir « sur le terrain », auprès des patients. Nous nous attarderons ici plutôt sur la première définition. L’adjectif « psychologue », passé dans le langage courant, est résumé ainsi dans le Larousse : « Qui a une connaissance empirique, intuitive des comportements humains, qui comprend intuitivement les idées, les sentiments des autres. »

Pour être honnête, il faut à tout prix distinguer le métier de psychologue au sens de thérapeute et cet adjectif. Dans le langage familier, n’importe quelle personne capable de cerner les autres a donc vocation à être potentiellement désignée comme psychologue. Le problème, c’est que cette confusion met à mal la perception du métier de psychologue aux yeux du grand public. On a vite fait de dire d’un arbitre qu’il doit être « un peu un psychologue », ce qui n’est plus tout à fait la même chose. Psychologue est un métier à part entière dont l’exercice implique l’obtention de diplômes. Pareil pour les arbitres. Ces métiers peuvent avoir des points communs mais sont davantage opposés qu’ils ne sont liés.

Dans un article du Point de 2016, on peut lire : « …le carton rouge sanctionnant Balotelli est venu gâcher cette embellie et relance le débat sur le manque de psychologie des arbitres français. Certains vieux réflexes de verbalisateurs aigris n'ont donc pas disparu dans l'esprit de nos hommes en noir qui semblent encore croire qu'un bon arbitre est un arbitre sévère. » La psychologie serait ici opposée à la sévérité dans un insupportable raccourci qui sous-entendrait qu’un arbitre « faisant preuve de psychologie » sanctionnerait moins que les autres…Il me semble que ce n’est pas de psychologie dont il s’agit ici, mais bel et bien de l’esprit et de la lettre. On parle du jeu et de son interprétation. Ce n’est pas parce que le psychologue œuvre dans un but thérapeutique et aspire à analyser le fonctionnement psychique d’un sujet qu’il ne doit pas se montrer « sévère » par instants.

Un psy n’est pas un paillasson, que cela soit en libéral ou qu'il exerce en institution. Il doit instaurer un cadre. Si une psychothérapie était un match de foot, on pourrait penser que le psychologue y tient par moment la fonction d’arbitre : le patient arrive un quart d’heure en retard ? La séance ne durera pas plus longtemps pour autant (à pondérer en fonction de la situation évidemment…). Pour en revenir à la situation hypothétique de la faute : l’arbitre aurait compris qu’à cet instant, il n’y avait pas d’animosité de la part du joueur, il privilégiera donc le déroulement du match à 11 contre 11 plutôt qu’une application stricte de la règle qui mettrait à mal l’équité sportive.

L’arbitre prend-il réellement en compte une interprétation personnelle et intuitive des mouvements affectifs du joueur qui a commis la faute ? Il me semble qu’au moment où l’arbitre prend la décision de ne pas mettre le deuxième jaune, il veut rendre service au jeu plus qu’au joueur. Il « pardonne » le dommage individuel causé au joueur victime de la faute, pardonne ainsi le fautif mais dans l’intérêt collectif.

Un arbitre qui se montre compréhensif est-il pour autant psychologue ?

Il serait utile de préciser que le métier du psychologue n’est pas de « comprendre » quoi que ce soit. Un psychologue ne pose pas de diagnostics, c’est davantage le rôle du psychiatre. Un psychologue émet des hypothèses à partir d’une grille de lecture en fonction de son orientation théorique, psychanalyse, comportementalisme, systémie etc…mais son arme principale est l’humilité. Admettre qu’on ne sait pas. Bien malin celui ou celle qui viendrait clamer « savoir » comment « fonctionne » l’humain, « animal malade » selon les mots du philosophe Hegel. Malade de quoi ? Du langage, aurait dit Lacan, puisqu’il ne peut s’en passer pour exister, il y est « aliéné ». Le poète Charles Baudelaire a dit : « Le monde ne marche que par le malentendu. C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde. Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder. » Phrase qui à mon sens décrit très bien la dramaturgie du football et vient pointer avec perfection l’idée d’une impossibilité théorique à pouvoir réellement se « comprendre » les uns les autres.

Freud a théorisé l’inconscient il y a plus d’un siècle et cela reste d’actualité. L’être humain ne peut pas tout contrôler et n’agit pas toujours selon son bon vouloir. L’humain n’est pas (encore) une machine et ne dispose pas de mode d’emploi. On parle dans la théorie psychanalytique de « singularité du sujet » : il n’y a pas d’universalisme malgré la tendance actuelle à vouloir tout expliquer par la statistique. On le voit bien dans le foot : à chaque match sa vérité. C’est pareil pour les êtres humains. L’arbitre peut certes agir avec humilité, mais contrairement à un psy, il doit juger, prendre des décisions : il pose des diagnostics dans l’urgence, hors-jeu, pas hors-jeu, pénalty, pas pénalty, etc… Le métier du psychologue n’est pas tant de comprendre mais déjà d’être en capacité d’entendre ce qui vient lui être dit, et d’où cela lui est dit. Un psychologue n’est pas un voyant, un "mentaliste" ou un sorcier. Il ne lit pas dans les pensées. Raison pour laquelle cette expression de l’arbitre psychologue irrite. En quelques fractions de seconde, un arbitre serait donc capable de discerner les mouvements psychiques d’un joueur et leur intrication dans une dynamique de groupe, pour déterminer la nature malveillante ou non d’une faute ? Peut-être mais ce n’est pas son métier, qui est encore une fois de prendre des décisions pour garantir l’équité du jeu.

Dans le Larousse, il est dit que l’arbitre est une « personne qui a pour mission de trancher un litige à la place d'un juge public ». L’arbitre est, sur un terrain de football, celui qui est garant du respect des règles du jeu. Il influence le cours du jeu puisqu’il demande aux joueurs de respecter le cadre, les incitant parfois à se calmer, avec comme arme ultime, la sanction administrative. L’arbitre communique énormément avec les joueurs, se montre pédagogue : deux aspects qui n’ont pas réellement leur place dans la relation thérapeute-patient. Freud s’en est rendu compte, raison pour laquelle il a vite abandonné la technique de l’hypnose car il a pu mesurer le pouvoir de suggestion qu’il avait sur ses patients.

Ce n’est pas le psychologue qui est censé travailler mais bel et bien le patient. Un psychologue n’a pas à tenter d’influencer ou de manipuler le patient. Encore une différence majeure entre la place du psy et celle de l’arbitre : bien qu’ils soient chacun « neutres et bienveillants », le psy prête son écoute pour soutenir le discours du patient, alors que l’arbitre lit le jeu et l’analyse mais il n’a théoriquement pas à écouter ce que les joueurs lui disent, il prendra des décisions nécessairement subjectives, mais au service de l’objectivité.

Je propose donc pour finir, à tous les commentateurs, journalistes et consultants, une modification du jargon actuel qui éviterait potentiellement de faire du mal à la fois aux arbitres mais également aux psychologues : non, l’arbitre n’a pas « été psychologue »…il a été un arbitre, point final.


Benjamin Kerber (31 ans) est diplômé de psychologie clinique à l’université Paris Diderot (Paris VII), avec une spécialisation dans la psychopathologie psychanalytique. Il est abonné à la revue After Foot.
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