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Les vérités que le monde du foot doit entendre

Portrait : Edinson Cavani Gratuit
Publié le 19 août 2021
Portrait : Edinson Cavani

Edinson Cavani, ce n'est pas seulement « un battant », comme on le présente trop souvent de façon réductrice, c'est surtout un avant-cente doté d'un sens du but et de l'anticipation exceptionnel.

C’était un soir de décembre 2016 au Parc des Princes, où le PSG s’était mis dans une de ces galères qu’il apprécie tant. Alors qu’une victoire contre Ludogorets assurait aux Parisiens la première place de leur poule en Ligue des champions, ce sont les Bulgares qui mènent au score à la mi-temps. Mais à la 60ème minute, sur un centre venu de la droite, alors que le ballon est encore dans les airs, Edinson Cavani, inexplicablement, ne va pas au duel et effectue quelques pas en arrière. Les deux défenseurs de Ludogorets se gênent et ratent leur dégagement. Le ballon revient vers Cavani, qui réussit à marquer d’un retourné acrobatique. Un partout.

Edinson voit la lumière avant tout le monde

De Cavani, on a souvent parlé de tout, sauf de football : son caractère solitaire, son goût pour la nature et les choses « simples » qui trancherait avec le cliché du footeux nouveau riche, son authenticité - que certains verraient comme un moyen de récolter l’amour des supporters - ou encore ses innombrables retours défensifs. On a oublié ce qui en faisait un excellent footballeur et plus précisément, un excellent buteur : le sens du but.

A ceux qui considèrent cette notion comme un fourre-tout : regardez les buts de Cavani, et regardez ses déplacements précédant ses buts. Si celui contre Ludogorets est l’exemple le plus frappant, ce n’est pas pour autant un éclair de génie de la part de l’Uruguayen, mais bien sa marque de fabrique. Tout voir, tout comprendre, avant tout le monde. Marseille en 2017, Bordeaux en 2020 pour son 200ème but sous le maillot parisien, Southampton en 2021, et tant d’autres : tous ces buts ont en commun d’avoir été marqués avant que le ballon ait franchi la ligne. Ils l’ont été quand Cavani, avant les autres - avant vous et moi, devant notre télé, disposant d’une vue d’ensemble - avait compris ce qui allait ce qui se passer, et où il fallait donc être pour faire ce qu’il fallait donc faire.

Quiconque s’étant déjà retrouvé sur un terrain sait à quel point il est difficile, dans le feu de l’action, d’avoir une idée claire de ce qu’il se passe dans les cinq mètres autour de soi. Cavani, lui, l’anticipe. De la passe de son coéquipier à l’erreur du défenseur, en passant par le ballon dévié par un pied qui traîne, ne cherchez pas, il l’aura vu avant vous. Et quand vous l’aurez vu, il sera trop tard. Mais alors, quel est le secret de l’Uruguayen ? Ce fameux sens du but est-il un don du ciel, ou le fruit d’un travail méthodique et répétitif, accessible au commun des mortels ? Le principal intéressé serait le mieux placé pour répondre, mais tout porte à croire que l’ancien joueur de Palerme n’a pourtant pas de super-pouvoirs. Quoique.

A observer ses déplacements, on constate qu’Edinson Cavani est un super-optimiste. Il n’y a pas un appel de balle, pas un déplacement, qu’il fait à moitié. Cela transpire dans sa gestuelle, dans l’intensité de ses courses. Sur un terrain de football, Cavani a la même naïveté qu’un jeune de 18 ans à son premier meeting politique : il y croit. Même exilé sur un côté gauche hostile, lorsque tous les ballons étaient promis à Ibra, il y croyait. Et, comme un jeune macro/hollando/sarkoz-iste en période de campagne avec ses tracts, Cavani use ceux qui l’entourent. Dites-lui non cinq fois, vous finirez par repartir avec.

Cavani lui, après cinq appels dans le vide, finira par repartir du stade avec un but. Parce que ceux qui l’entourent, c’est une paire de défenseurs centraux qui ont pris l’habitude, au fil des années, de voir les numéros neuf devenir des numéros dix partis toucher le ballon dans le rond central plutôt que dans leur dos.

Les défenseurs de Ludogorets ne sont pas plus maladroits que les autres (enfin si, ils ne joueraient pas à Ludogorets sinon). Mais après soixante minutes à se farcir un gars courant dans tous les sens, ils ont craqué, ont hésité, et ont fauté. Il paraît qu’on dit d’un attaquant qu’il « pèse sur les défenses » lorsqu’il est nul. Demandez aux défenseurs de Serie A, de Ligue 1 et de Premier League. Demandez aux défenseurs de Ludogorets. Cavani n’est pas nul, il est juste beaucoup plus insistant que la moyenne. Mais il n’est pas que ça. On ne marque pas 423 buts en pro en étant naïf et insistant. Demandez à Nolan Roux.

Méchanceté gratuite ? Pas seulement. En 2020, l’attaquant français déclarait à L’Equipe : « J'adore mon métier, j'aime jouer, mais, quand je rentre chez moi, il y a autre chose. […] Le foot, en fait, ce n'est rien, c'est futile, il y a des choses tellement plus importantes. » Malheureusement pour Nolan Roux, le foot ce n’est pas rien, et surtout pas un métier. Mais une passion, avant tout. Et comme tous les passionnés de football, Cavani a regardé pas mal de matchs, et vu pas mal de buts.

Mais ces buts, il les a regardés autrement, et y a décelé ce qu’il y avait de commun à toutes les actions qui allaient au fond. Il a compris comment pensaient les meneurs de jeu, comment se déplaçaient les défenseurs. Il a compris que les attaquants étaient souvent la dernière pièce du puzzle que forme chaque action de jeu. Et il a compris qu’il était un attaquant, fait pour marquer, peu importe la manière.

Il est vrai que dans ses gestes, Cavani peut manquer d’élégance, que sa technique peut être frustrante pour ses coéquipiers. Mais il a pour lui de se contenter de faire ce qu’il sait faire, et de le faire bien. Alors quand, ce soir de décembre, à la 60ème minute, il a vu que ce centre de Di Maria n’allait pas arriver sur sa tête, il s’est souvenu de ces actions où les attaquants stoppent leurs efforts, mécontents de ne pas recevoir le caviar qu’ils méritaient, laissant les défenseurs se gêner sans conséquence et le gardien de but récupérer tranquillement la balle.

Il est donc allé se placer là où il fallait, où il le sentait. Il a fait quelques pas en arrière, c’est tout. Puis un retourné, aussi peu fluide qu’efficace. Et finalement, il a marqué. Mais ça, Nolan Roux n’aurait pas pu le faire.


Analyste financier, Vadim Lahmi est originaire de Paris. C'est donc tout naturellement qu'il supporte le Paris Saint-Germain. Il est également abonné à la revue After Foot.
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