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Clubs VS nations : la guerre est déclarée Gratuit
Publié le 6 octobre 2021
Clubs VS nations : la guerre est déclarée

Deux mois après la débandade de l'équipe de France olympique à Tokyo, l'heure est venue de départager les responsabilités. Et si c'était la faute aux présidents des clubs ? L'édito d'Alexandre Debieve.

Après avoir rendu trois copies de bien piètre qualité, la bande à Sylvain Ripoll quitte les Jeux Olympiques la tête basse. Le Mexique, le Japon et dans une certaine mesure l'Afrique du Sud auront donc eu raison des ambitions de médaille du football français, alors que, fait exceptionnel, les femmes n'ont pas décroché leur sésame. Alors, à qui la faute ? Ripoll, qui ne doit son poste de sélectionneur des Espoirs qu'à ses origines qu'il partage avec le Big Boss de la 3F, j'ai nommé Ernst Stavro Le Graet ? Ce dernier lui-même, coupable d'une gestion calamiteuse du football français ? Le DTN ? Une préparation bâclée ? En vérité ils méritent tous de figurer dans le box des accusés. Mais parce que c'est une réponse de robinet d'eau tiède, il convient de hiérarchiser les responsabilités. Et comme dit en préambule, les plus graves responsables de cette débâcle sont, à mes yeux, ceux ayant contraint le compatriote de Don Noël à composer une liste de bric et de broc pour cette échéance. Ceux qui ont refusé pour l'occasion de mettre leurs poulains à sa disposition. Autrement dit, les patrons des clubs pour lesquels jouent les cadres de l'équipe de France Espoirs.

Quand je parle de composition d'équipe par défaut, je n'ai pas envie d'y inclure Gignac, Thauvin et Savanier. Les trois cartouches hors limite d'âge de cette sélection olympique française ont rempli leur rôle de grands frères. Gignac et Savanier furent les seuls buteurs français de cette petite aventure ayant tourné en déconfiture. Quant à Thauvin, on critique son niveau, mais sa méforme aux Jeux n'est que la suite logique d'une saison assez mauvaise. On le sait capable de mieux quand il est en condition. Et puis il se trouvera toujours un fan de l'OM en la personne de Jonathan MacHardy pour le défendre comme son ami et nouveau coéquipier en club, André-Pierre Gignac.

Mais trois grands frères ne font pas le succès ou l'insuccès à eux seuls. Et je ne veux pas enterrer l'avenir qui tend les bras aux autres joueurs convoqués par Ripoll. Mais sans le veto des clubs, il faut bien admettre qu'ils n'auraient sans doute jamais vécu pareille (més)aventure.

Si ça n'était qu'un cas inédit, on pointerait l'exception que constituerait la récalcitrance des clubs à libérer leurs joueurs. Si le football français se portait comme un charme, cela relèverait de l'accident. Et à la limite, ça irait encore. Seulement voilà, sous la patte de Papy Noël (qui ressemble plutôt au Père Fouettard), avec un DTN incapable de négocier en amont cette échéance tokyoïte (la France est qualifiée depuis le 24 juin 2019, au terme du premier tour de l'Euro Espoirs qui servait de tournoi de qualification aux JO), et un sélectionneur sans doute compétent à la tête d'un club mais aucunement d'une quelconque sélection même en catégorie jeunes, les observateurs avisés vous diront que cette contre-performance était courue d'avance. On peut alors avancer que la France, en se rendant au Japon dans cet état, s'est fait seppuku. J'apporterai pour ma part une petite nuance qui cependant fait toute la différence. La France était plutôt un escadron de kamikazes, des soldats commandés pour mourir. Commandés par une FFF complètement aux fraises, laquelle a subi de plein fouet la levée de boucliers des clubs. La seule différence avec les authentiques kamikazes est que les avions commandés par Ripoll ne se sont pas écrasés sur leurs ennemis, leur causant de gros dégâts, mais sur leur propre base. Fin de la métaphore.

Je disais donc : ce n'est pas la première fois que les clubs et les sélections sont en conflit ouvert. Tokyo 2020 pour la France n'est qu'une bataille supplémentaire. Bien sûr, cette compétition relève du Comité International Olympique, et non de la FIFA. Les clubs n'étaient donc pas légalement obligés de libérer leurs joueurs. Mais on s'accorde à dire que la notion "d'olympisme" est censé se trouver au-dessus de tout. Donc si ça n'a rien d'obligatoire, laisser ses joueurs représenter la nation devant le monde entier constitue une valeur morale. Seulement voilà : les clubs restent avant tout des entreprises. Et au nom de leurs intérêts purement personnels, ils ne sont pas les derniers à s'affranchir des valeurs morales, voire de l'intérêt supérieur de la nation et de la société.

Depuis 1984 et le triomphe des hommes d'Henri Michel à Los Angeles, la France n'a pris part qu'à deux reprises au tournoi olympique de football masculin. Hormis cette année, l'unique autre fois trouvait lieu en 1996. À l'époque, le sélectionneur était un homme sourcilleux qui porte le même prénom que Poulidor mais se situait (déjà) à l'autre extrémité de l'échelle de la popularité. Attardons-nous un peu sur les noms de son équipe qui atteindra les quarts de finale à Atlanta : Letizi, Djetou, Bonnissel, Laville, Moreau, Vieira, Makélélé, Dhorasoo, Maurice, Sibierski, Pirès, Toyes, Candela, Dacourt, Vairelles, Vincent Fernandez, Wiltord, Legwinski, Revault, Dieng, Carnot, Christophe Sanchez. Parmi eux, certains signeront le doublé Coupe du Monde-Euro dans les années qui suivront. Et d'autres encore connaîtront eux aussi une belle carrière. Si leur sélectionneur a pu les appeler, c'est que leurs clubs le voulaient On peut donc en conclure qu'ils n'ont pas foulé aux pieds ce symbole sacré qu'est la Nation. Avec un grand N.

Mais depuis, de l'eau a coulé sous les ponts. Le football de clubs a supplanté le football de nations sur le devant de la scène. De par les différentes réformes entamées par la World Company du football, la FIFA, et ses filiales, l'UEFA, l'AFC, la CAN, l'OFC, la CONCACAF et la CONMEBOL. Et dans la mesure où les aficionados du football ne demandent pas mieux, cela génère un cercle vicieux entre l'offre et la demande.

Prenons le Ballon d'Or. Fut un temps où les années paires, l'Euro et la Coupe du Monde tenaient lieu de juge de paix pour son attribution. Depuis le début de l'ère Messi-Cristiano Ronaldo, cela a cessé. Voici ma liste de Ballons d'Or dont je conteste l'attribution à ces deux extraterrestres : 2010 - 2012 - 2013 - 2014 - 2019

Et voici à qui je les aurais attribué, dans l'ordre :

  • 2010 : Wesley Sneijder (Triplé Coupe-Championnat-Ligue des Champions et finaliste de la Coupe du Monde)
  • 2012 : Xavi (champion d'Europe)
  • 2013 : Franck Ribéry (vainqueur de la Ligue des Champions)
  • 2014 : Manuel Neuer (champion du Monde)
  • 2019 : Sadio Mané (vainqueur de la Ligue des Champions et finaliste de la CAN)

Mais bon, la FIFA justifierait aisément ses choix en disant : "Tu ne mords pas la main qui te nourrit".

D'ailleurs, puisque j'ai formulé le mot pragmatisme, je vais citer une autre bataille de cette guerre. Leonardo VS Deschamps, au sujet de la gestion de Kylian Mbappé. Je pense que si le PSG n'a toujours pas ramené la Coupe aux Grandes Oreilles à la maison, ce n'est pas parce que DD épuisait Mbappé, mais parce que le PSG se montre d'une permissivité ahurissante avec le prodige de Bondy et toutes ses autres divas.

J'évoquais Ripoll en long, en large et surtout en travers. Il a lui aussi subi de plein fouet cette guerre. Souvenez-vous, 2018 : alors joueur de Leipzig, Jean-Kévin Augustin argue la fatigue pour ne pas répondre à la convocation du sélectionneur d'origine rennaise. Le club dont le sponsor confère des ailes a soutenu son joueur. Le champion d'Europe U19 en 2016 a été sanctionné pour cela, mais c'est à cette occasion que j'ai découvert cette guerre ouverte entre clubs et nations. C'est là aussi que mon idéalisme affiché a éclos, idéalisme partagé par nombre d'entre vous, Afteriens, et depuis ma position n'a guère fléchi, vous l'aurez deviné à la lecture de ce papier.

Dès lors on pourrait s'imaginer qu'il s'agit uniquement d'un mal franco-français, auquel cas cet article perdrait beaucoup de son poids. Pas du tout ! Un dernier épisode le prouve : l'affaire Uli Hoeness. Le patron du Bayern avait soumis la Mannschaft à un odieux chantage. Rappel du contexte : nous sommes en Septembre 2019. Le gardien du Barça Marc-André ter Stegen était alors en pleine bourre tandis que le vétéran bavarois Manuel Neuer commençait sérieusement à décliner. D'où l'éventualité pour Löw d'adouber le catalan d'adoption numéro 1 de l'équipe d'Allemagne au détriment de l'Historique de Munich, héros de 2014. Et d'où aussi le chantage formulé par Hoeness : si le statut de Neuer change au sein de la sélection allemande, il pourrait s'opposer à la sélection de tous les Munichois pour les échéances internationales. Rappelons que la FIFA interdit strictement ce comportement sous peine de sanctions. Comme l'UEFA. Hoeness partait donc perdant dans ce bras de fer.

Tous ces exemples ne nous enchantent guère, et mettent sérieusement à mal le caractère sacré du football de nations, si tant est qu'il l'est encore à notre époque. Tant pour des raisons sportives qu'extra-sportives. Pour ma part, dans cette guerre j'ai choisi mon camp. Vous avez le vôtre. Le prosélytisme, très peu pour moi. J'ai exposé ma position avec mes arguments, à vous d'en faire ce que bon vous semble. Mais ça n'en demeure pas moins un cri du cœur. Car je suis Afterien et j'aime ma sélection nationale. Oui, c'est possible. Mais je n'en fais pas une exception française. Je lutte pour des convictions. Pour un idéal. Mon objectif est de resanctifier le football de nations face aux dérives d'un libéralisme sauvage auquel contribue la noblesse d'épée (Real, Barça, Liverpool, Manchester United, Juventus, Bayern) mais aussi la noblesse de robe (Paris, Manchester City, Leipzig) du football mondial.


Alexandre Debieve (30 ans) est originaire de Valenciennes et supporter du VAFC. Il est abonné à la revue After Foot.

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