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Les vérités que le monde du foot doit entendre

Mohamed, lâche ton ballon ! Gratuit
Publié le 11 septembre 2021
Mohamed, lâche ton ballon !

Ne cherchez pas une morale à cette histoire, il n'y en a pas. Ne cherchez pas la justice non plus, ni la logique, encore moins le mérite, vous seriez déçus. Car l'histoire de Mohamed Haouari ressemble à un bon match de football : imprévsible, avec des rebondissements et parfois cruelle.

Cette histoire vous fera immanquablement prononcer cette vérité absolue du ballon rond : C'est le football. C'est ce que l'on entend aux abords des terrains de foot, dans la bouche d'un dirigeant de club, d'un spectateur et même d'un enfant. Je vais vous retracer le parcours de celui qu'on appelle MH7, celui qui a été mon coéquipier pendant cinq ans et l'un des plus grands talents qu'il m'ait été donné de voir.

Les années d'insouciance

Tout commence en Poussins, au stade Cassin, dans le club Villeneuvois de Flers OS (59). Un véritable 'club de quartier'. Tous ceux qui allaient au collège à côté finissaient leur journée sur la pelouse synthétique du stade. Certains étaient sérieux, et "avaient du ballon", d'autres étaient là parce que la garderie, à cet âge là, ça n'existait plus. Soyez sûrs que Mohamed faisait partie de la première catégorie.

Mohamed, c'était le genre à venir en cours en portant déjà les chaussettes qu'il allait mettre le soir à l'entraînement. Tout tournait autour du foot. Un passionné dirons-nous, comme beaucoup de jeunes à 12 ans. Moi je l'ai rencontré à cet âge-là.

Sur le terrain, c'était déjà un pilier de l'équipe. Il jouait numéro 10, tirait tous les coups-francs, tous les pénalties, et marquait le trois-quart des buts de l'équipe. Il n'y avait rien de plus important pour lui que de tirer les coups-francs. Ça, et le trophée de meilleur joueur du club remporté au nez et à la barbe de son ami d'enfance Hugo.

Toujours est-il que Mohamed se sent comme un poisson dans l'eau dans son club d'enfance, entouré de ses potes. Mais l'adolescent qu'il est voit grandir en même temps que lui des stars comme Messi et Cristiano Ronaldo, et il se met à rêver plus grand. C'est le meilleur joueur de notre équipe, il pourrait jouer à un meilleur niveau, non ?

Le petit-pont, ou rien

Quand on est entrés dans la catégorie U15, celle durant laquelle on a fait nos premiers pas sur grand terrain, il est positionné en meneur de jeu. Un bon vieux numéro 10. Mais il ne se comportait pas vraiment comme le mec qui va régaler ses attaquants de passes décisives. Il était plutôt du genre à aimer le ballon, à tripoter le cuir, jusqu'au moment où on entendait le coach gueuler : "Mohamed, lâche ton ballon!". Il savait que s'il continuait son cirque, il allait sortir. Après il allait bouder, et il allait passer un week-end dégueulasse. Il préférait donc faire la passe. Et là, on le retrouvait.

Caviars sur caviars, jeu en deux ou trois touches de balle grand maximum, spontanéité... C'était lui. Par contre, il avait son quota de petits-ponts par match à remplir. Il avait beau avoir mis un doublé, si le coach le sortait alors qu'il n'avait pas encore humilié son vis-à-vis, c'était le coeur gros qu'il allait taper dans la main de l'entraîneur et retirer ses protège-tibias Kipsta. Les deux premières années sur grand terrain se sont bien passées. On n'a jamais gagné le championnat, on perdait même pas mal de rencontres mais Mohamed tirait son épingle du jeu. Lui et moi, Hugo aussi, on a joué une paire de matchs dans la catégorie au-dessus. Mohamed, il aime bien être au-dessus.

Son défaut (dans le jeu, entendons-nous bien) c'était son manque d'agressivité. Combien de fois je pestais depuis la défense en lui intimant l'ordre de mettre le pied. Ça ne changeait pas grand chose, mais c'était frustrant...

Prendre un tournant

On dit que pour un défenseur, le premier duel est le plus important. "Découpe-le d'entrée, montre que t'es là" me disaient Jean-Louis et Cédric, nos entraîneurs. Et pour Mohamed c'était pareil. Un match sur deux, son premier ballon se transformait automatiquement en petit-pont sur son adversaire direct. Après ça, il réalisait un grand match. 

Les années se sont donc écoulées, mais on était toujours dans le même club. Moi je m'en foutais, j'étais bien, mais Mohamed était toujours le cul entre deux chaises : essayer un plus gros club, ou rester à Flers. Il ne savait pas qui écouter. Moi je voulais qu'il reste, donc je lui disais qu'il n'avait pas le niveau pour plus haut. Mais nos potes qui eux jouaient dans des clubs nettement au-dessus lui disaient qu'il avait largement les capacités pour aller titiller l'élite. Mais ce dont on ne se rendait pas compte, c'était qu'on vieillissait. C'est paradoxal de dire ça quand on parle de garçons de 17 ans, mais à cet âge-là, si on veut viser plus haut, il faut faire un choix.

L'inaction étant une action en soi, Mohamed reste au FOS. Mais cette année-là, c'était pas pareil... Les petits frères de Mohamed sont partis à Lens et Valenciennes, le président voulait les garder, et l'a eu mauvaise. En plus de ça, d'autres mecs sont venus renforcer l'effectif, et mettre un peu de concurrence. Aucun problème, il est au-dessus de toute façon... Sauf qu'un jour, Jean-Lou le met milieu gauche pour titulariser notre recrue qui jouait numéro 10. Il prend Mohamed à part, et ce dernier réagit plutôt bien : "pas de problème coach, je jouerai le même poste que CR7". Et je crois que c'est depuis ce jour qu'on l'a appelé MH7. Vu qu'il avait fait un bon match, on l'a laissé milieu gauche. Mais ça l'emmerdait. Il voulait retrouver son numéro 10, le coeur du jeu... C'était là qu'il était à l'aise. Puis, pendant un match, il se prend un tacle à l'entrée de la surface, et provoque un coup-franc. Il se relève pour prendre le ballon et se faire justice lui-même, mais à ce moment-là le coach ordonne depuis son banc à notre nouveau numéro 10 de tirer le coup-franc. Mohamed ne croit pas ce qu'il entend. Comment on pouvait lui demander à lui de laisser un autre tirer un coup-franc? Dès lors, Mohamed ne retrouvera plus son numéro 10. Les semaines s'enchaînent, il en a marre, il décide de quitter le club, mais ne le dit à personne.

Croyez-moi ou non, mais ce jour-là, Mohamed met le plus beau but que je l'ai vu marquer. Une frappe surpuissante de vint-cinq mètres, qui fait siffler la barre transversale, avant de trouer les filets. Moi je cours célébrer le but avec lui, mais lui, il bouge pas. Je lui dis : " Mais souris merde ! T'as pas vu le but ?! ". Mais je ne savais pas ce qu'il avait dans la tête à ce moment-là.

A la fin du match il va voir le coach, en privé toujours, et compte lui annoncer son départ, il ne sait pas encore combien de temps, mais au moins deux semaines. D'autant que c'est l'année du bac... Quand ça va mal, les excuses se multiplient.

- Coach, j'ai à te parler.

- Moi aussi j'ai à te parler. Le président veut que j'arrête de te prendre. C'est pour ça que je te faisais un peu moins jouer... Moi, je ne pouvais pas non plus ne pas te prendre, c'était comme un compromis.

 - Ça tombe bien, je voulais te dire que cette année avec les études ça va être compliqué, il vaut mieux que je me concentre...

Blablabla. Bref. Mohamed et Flers, c'est fini. Pour moi, c'était évident qu'il allait revenir. Il aimait trop ça le foot, il aimait trop son club, ses coéquipiers, sa vie du moment... Mais j'oubliais sa fierté. Il n'est jamais revenu.

Enfin percer

Dès qu'il a pu, il s'est inscrit à l'ES Wasquehal, où il s'est rapidement fait une place en équipe B. Et où il a cotoyé des joueurs venant d'un niveau autrement plus haut que ce qu'il a connu. Du coup, il a dû se contenter de faire les beaux jours de la Réserve. Il a souvent été décisif, mais pas assez pour taper dans l'oeil du coach de l'équipe A. Si ce n'était pas pour cette année, ce sera pour l'année prochaine.

Mais l'année prochaine, c'est l'année Covid. Le championnat est arrêté, des entraînements "sans contact" sont mis en place... De quoi se maintenir à peu près en forme, mais pour se démarquer des autres, on a fait mieux...

Depuis, Mohamed ronge son frein et joue au foot entre potes, en attendant la reprise du championnat. Et lors d'un five, il prend un mauvais appui, tombe, et se tord de douleur. Nous, connaissant le phénomène, on pensait qu'il simulait. Mais pas cette fois. Rupture du ligament croisé antérieur du genou droit, c'est le diagnostic des médecins.

A 23 ans, tout est encore possible, pour celui qui s'est juré de marquer un jour au Vélodrome. La difficulté de réaliser ce rêve a encore augmentée, mais MH7 n'a qu'une parole. Il reviendra plus fort, avec la faim de celui qui n'a pas mangé depuis bien trop longtemps. Pendant sa convalescence, je vous conseille d'acheter du grillage.


Rémi Falvo (Instagram : remifalvo5) est ouvrier du bâtiment de profession. Pour lui, la brique est aussi bien le matériau avec lequel il construit un mur que les ballons de son club de District avec lesquels il s'entraîne au côté de son ami Mohamed Haouari (Instagram : mohamedz10). Il est abonné à la revue After Foot.
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