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Les vérités que le monde du foot doit entendre

Le supporter : une espèce en voie de disparition ? Gratuit
Publié le 15 septembre 2021
Le supporter : une espèce en voie de disparition ?

Les conséquences de la reprise en mains de l’Afghanistan par les talibans et du retrait des troupes américaines ne sont pas seulement géopolitiques. Elles sont aussi sportives.

Avec la reprise en mains de l’Afghanistan par les talibans, les supporters du Paris Saint-Germain sont une nouvelle fois confrontés à un dilemme : fermer les yeux sur les agissements des propriétaires du club à l’intérieur de leurs frontières et sur la scène internationale ou se détourner de leur club par conviction.

Les images du ministre qatari des Affaires étrangères recevant à la mi-août le chef du bureau politique des talibans – ce qui s’apparentait clairement à un soutien politique et idéologique à ce moment-là – ont beaucoup choqué. Mais ce n’est pas la première fois que le Qatar est sous le feu des critiques. Ses activités prouvées ou supposées de financement du terrorisme et les milliers de travailleurs – principalement originaires d’Asie du sud-est – morts dans la construction des stades pour la Coupe du monde 2024 en font un État très décrié. Son soutien affiché aux talibans est une nouvelle illustration de la difficulté qu’on peut éprouver, en tant que supporter, à concilier amour du club et convictions personnelles, supporterisme et humanisme.

En disant cela, on se situe d’emblée dans la discussion. Dire d’un supporter qu’il doit arbitrer entre sa conscience et sa passion – c’est-à-dire faire prévaloir l’une sur l’autre – revient à porter un jugement moral sur lui. Selon son choix, on dira de lui qu’il est conscient ou inconscient, aveugle ou lucide. Mais rien ne l’oblige à lier football et convictions et encore moins à faire un choix. Le supporterisme est-il un humanisme ? Sans doute. Le supporterisme doit-il être un humanisme ? Non, assurément. Beaucoup louent le football pour sa capacité à nous extraire de nous-mêmes et donc, justement, de nos convictions personnelles. Le stade est ce lieu si particulier où nous sommes hors du temps, où nous mettons notre vie entre parenthèses. Il n’y a donc pas de honte à fermer les yeux au nom de ce particularisme.

Pour les autres, la situation est plus délicate. Comment, en effet, ne pas prendre ses distances avec un club dont le propriétaire foule aux pieds les valeurs humaines, démocratiques les plus élémentaires ? Ainsi présentée, l’équation est facile à résoudre. L’exemple de l’Afghanistan est intéressant car particulièrement criant. Mais il n’est pas nécessaire d’en arriver là pour se poser des questions. Certains lâcheraient leur club pour moins que ça.

Car la politique sportive du club, elle aussi, interroge. La gestion du dossier Mbappé est le point d’aboutissement de dix ans de démesure. On sait depuis le début que les Qataris se servent du Paris Saint- Germain comme instrument de soft power pour lisser leur image à l’international. Il est devenu une arme politique – et même géopolitique – telle qu’on en vient à se demander s’il est encore un club. Ses supporters auraient tort de ne pas s’en inquiéter, qui plus est dans un contexte de réveil des consciences et de profonde remise en question du football.

Ce qui se joue sur les terrains de foot des grandes équipes professionnelles est devenu au fil du temps un théâtre de marionnettes actionnées par des acteurs financiers dont les logiques sont largement méconnues : en effet le supporter vit une passion et ne cherche pas à se transformer en analyste économique et/ou politique. Le supportérisme est supposé rassembler une foule autour de slogans (un texte unique, p. ex. « Paris est magique »), alors que la sensibilité politique fragmente et divise. C’est en somme un trouble de jouissance.

Beaucoup plus intéressant que le supportérisme des équipes nationales aux ressorts assez évidents est celui des clubs devenus des objets financiers de portée mondiale. Il y a un conflit croissant entre d’une part un supportérisme forcément local (une identité forte entre une ville et son club, voire les quartiers d’une ville et leur club par exemple à Manchester, à Londres, à Madrid, à Rome, une histoire commune) et d’autre part le mondialisme des acteurs du football (propriétaires, entraîneurs, et finalement joueurs) dont le moteur est économique et financier.

Au vu des différentes configurations rendues possibles ces dernières décennies, prenons quelques exemples. L’immense notoriété de Maradona, qui comme la plupart des joueurs sud-américains est venu faire carrière footballistique et financière en Europe, outre à son talent sportif, tient certainement au fait qu’il est resté fidèle à un club (Naples, qui n’était ni le plus riche ni le plus brillant d’Italie). Il incarnait, pourrait-on dire, une mondialisation du local. C’est sans doute aussi, pour partie, la clef de l’intérêt mondial suscité par Messi (qui a fait venir à Reims des journalistes du monde entier dont un grand nombre ne connaissait même pas le nom de la ville).

Un second aspect du conflit s’est révélé avec la tentative récente de quelques grands clubs européens (le Real Madrid et Barcelone en tête) de créer un championnat autoproclamé : une Super League européenne, qui établirait ses propres règles de recrutement et d’organisation, remplaçant la Ligue des champions après l’élimination préalable de clubs réputés de moindre importance. C’est une révolte bienvenue de supporters, surtout anglais, qui a fait capoter ce projet d’essence financière et non sportive malgré son argumentaire (réunir sur une période plus concentrée les meilleurs clubs sportivement parlant pour mieux intéresser les spectateurs supporters). Il leur semblait, à juste titre, qu’il ne s’agissait plus d’une compétition sportive mais de la constitution d’un CAC40 des clubs récompensant les plus fortunés, ceux, justement, qui recrutent les joueurs les plus chers sur le marché. Encore une fois le talent sportif est ici une condition préalable mais en aucun cas suffisante.

Enfin ce qui pourrait être une conséquence perverse de cette distorsion entre qualité sportive tangible et rentabilité abstraite. Les violences entre supporters, joueurs, encadrement etc... comme celles toute récentes de la rencontre (comme ce mot paraît soudain hypocrite) Nice-Marseille, ne seraient-elles pas le retour d’un refoulé : la conscience qu’ont quand même, malgré eux, de nombreux supporters à l’origine des incidents qu’ils se passionnent pour un jeu dont ils sont cette fois les marionnettes. La brutalité physique leur semblerait être un dernier signe d’humanité, la seule carte qui leur reste à jouer en tant que supporters. Voilà qui augurerait des lendemains qui chantent dans la sphère du football « de haut niveau ».


Dominique Tassel est abonné. à la revue After Foot.
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