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Les vérités que le monde du foot doit entendre

Portrait : Serge Chiesa Gratuit
Publié le 17 septembre 2021
Portrait : Serge Chiesa

Chaque semaine, un abonné de la revue dresse le portrait d'un footballeur qui ne l'a pas laissé indifférent. Aujourd'hui : Serge Chiesa, le « petit Mozart de Gerland ».

Je veux vous parler de Serge Chiesa, le « petit Mozart de Gerland », comme il fut surnommé au temps de sa splendeur. Le nom de Chiesa est de nouveau sur le devant de la scène grâce à Federico Chiesa, récent champion d’Europe, avec l’équipe nationale italienne.

La première fois que je vis Serge Chiesa, ce fut lors de la saison 1977 – 1978. Il avait alors vingt-sept ans, la force de l’âge pour un footballeur nous dit-on. J’ai eu la chance et le privilège de l’admirer, presque toutes les semaines pendant une période de quatre ans.

Petit par la taille mais grand par le talent. Voilà un poncif de plus pour évoquer ce magnifique joueur qui n’est pas reconnu à sa juste valeur, à commencer par le club de Lyon lui-même. Fermez les yeux. Nous sommes en 1978, le match vient de commencer. Le ballon circule entre les joueurs, mais on jurerait qu’il a pris un abonnement avec Serge Chiesa. Il aime son toucher, ce contact velouté avec son pied.

Dribble court, petit pont, grand pont : la science du dribble faite joueur de football, l’un des points communs de Serge Chiesa avec Raymond Kopa : excusez du peu. Serge Chiesa sait tout du dribble mais il n’en abuse pas, c’est l’un des outils qu’il utilise, comme le peintre use du pinceau ou de la spatule : c’est un artiste qui utilise toute la palette qu’il a à sa disposition. Le dribble en est un, mais pas le seul. Il y a le jeu de corps mais aussi et surtout, la passe, courte ou longue, toujours nette et précise. Serge Chiesa, c’est Iniesta trente ans avant l’heure ! La passe est une offrande et Serge Chiesa est d’une générosité sans borne. Il est à la fois le soliste de l’orchestre mais il n’aime rien tant que de faire briller les autres instruments de la formation. Il est aussi un buteur, auteur de buts formidables de justesse, de technicité, de suavité, de classe, de beauté.

Pour parler de lui, qu’il me soit permis de convoquer sous ma plume André Comte-Sponville. Je fais référence à son livre intitulé : « C’est chose tendre que la vie », empruntée à Montaigne qui ajoutait du reste : « et aisée à troubler ». André Comte-Sponville évoque dans ce livre d’entretien une expérience de vie qu’il a vécue dans une forêt, sous un ciel étoilé et dans le silence bruissant de cet endroit, superbe oxymore au passage. Cette expérience de vie est d’abord une suspension des questions, des interrogations, c’est ce qu’il appelle l’évidence. A nul autre pareil, Serge Chiesa, sur un terrain de football, c’est une évidence. C’est également un mystère parce que l’on ne peut pas imaginer, un seul instant, une conjonction si parfaite de la technique en mouvement, du sens du placement, de l’anticipation.

Il y a également une interruption des mots, du langage, devant tant de virtuosité : c’est ce qu’André Comte-Sponville appelle le silence. Puis Serge Chiesa nous permet de ne plus ressentir le manque : il nous apporte tout ce dont nous pouvons avoir envie, ou même besoin, pour satisfaire notre amour du beau jeu. André Comte-Sponville appelle cela la plénitude. Il nous invite aussi à l’expérience de l’unité, qui permet de mettre en relation soi et tout. Serge Chiesa nous invite à cette expérience, par procuration, en abolissant la limite de nos propres carences et en en ouvrant la voie au tout, quand soi-même, on n’est rien dans ce sport. André Comte-Sponville nous invite ensuite à la simplicité, qui permet d’abolir la relation de soi à soi. Serge Chiesa en exerçant son art, nous permet d’accéder au tréfonds de nous-même, de comprendre ce qui se joue, non seulement sur le rectangle vert mais aussi dans les entrelacs de notre conscience. André Comte-Sponville aborde également la suspension du temps, ce qu’il qualifie l’éternité.

Serge Chiesa en délivrant une passe décisive, en éliminant deux adversaires, en marquant un but superbe, arrête le temps, il nous offre une parcelle d’éternité pour nos mémoires.

André Comte-Sponville nous parle en outre de la suspension de l’espoir, de la crainte, du regret et de la nostalgie. Il appelle cette mise entre parenthèses : la sérénité. Serge Chiesa représente la sérénité sur un terrain puisqu’il sait toujours ce qu’il va faire, et pourquoi il le fait. Cette quiétude est le gage de succès et nous empêche de craindre et de regretter.

André Comte-Sponville invoque l’acceptation. Il n’y a plus de bien et de mal, de beau et de laid : il n’y a plus que le monde tel qu’il est. Serge Chiesa ne fait ni bien, ni mal, il fait tout simplement, et il nous évite de nous poser les questions, sempiternelles questions : aurait-il dû passer, plutôt que de tirer ? Aurait-il dû centrer plutôt que de vouloir y aller seul ? Le seul questionnement qui résume tous les autres est celui du choix. Par essence, Serge Chiesa fait toujours les bons choix.

André Comte-Sponville met en avant la paix, c’est-à-dire, la suspension de tout refus. Serge Chiesa est un joueur de paix parce qu’il abolit le refus, le refus que nous manifestons avec plus ou moins de virulence à l’endroit d’un mauvais choix, à l’égard d’une attitude (il ne mouille pas le maillot, il ne fait pas d’effort défensif), à l’égard du joueur lui-même parfois. Il est élégant, regard haut, joueur de ballon exceptionnel, joueur sans ballon aussi fort, sens tactique au-dessus de la moyenne, rusé, orfèvre, virtuose, collectif, état d’esprit irréprochable, volume de jeu, à l’aise dans les petits espaces et au moins autant en délivrant de longues transversales ou en lançant l’un de ses coéquipiers dans la profondeur, bref, il est le joueur que personne ne peut refuser.

Enfin, André Comte-Sponville nous invite à considérer l’indépendance, dans ces moments exceptionnels qui abolissent toutes les vicissitudes de l’existence. Il n’y a plus ni Dieu, ni Maître, ni doctrine, ni idéologie. Il reste Serge Chiesa ! Il n’y a plus d’oppositions, plus ou moins factices, entre systèmes de jeu, entre projets de jeu, entre jeu de possession et jeu de transition, entre football total et football partiel : il n’y a que l’expérience d’un match de football où Serge Chiesa éclabousse la ville et le monde, de sa classe, de son brio, de sa science du jeu, de son incroyable sens de l’anticipation, de son élégance, de son art du dribble, de son toucher de ballon soyeux et incroyable. Il ne fut pas surnommé : « le petit Mozart de Gerland » par hasard. Le silence qui suit les chefs d’œuvre de Mozart est encore du Mozart ! Les actions qui continuent les beaux gestes de Serge Chiesa sont encore du Serge Chiesa.

Serge Chiesa est ce joueur qui permet au mystère et à l’évidence de ne faire qu’un et qui nous invite à des moments de silence, de plénitude, d’unité, de simplicité, d’éternité, de sérénité, d’acceptation, de paix et d’indépendance.

Il est surtout, pour moi, le plus grand joueur lyonnais de tous les temps (j’ai vu Fleury Di Nallo en activité, certes sur la fin de sa carrière, et bien évidemment Juhnino, donc je peux comparer, même si comparaison, n’est pas raison) et j’exige que le club de l’Olympique Lyonnais, son ineffable Président en tête lui rende l’hommage qui lui est dû.


Supporteur de l’OM, Pierrick Lozé (56 ans) est natif de Fécamp près du Havre. Il est abonné à la revue de l'After Foot.
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