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Les vérités que le monde du foot doit entendre

Villes moyennes : ces grandes oubliées Gratuit
Publié le 22 septembre 2021
Villes moyennes : ces grandes oubliées

Le Championnat de France a repris en apportant son lot de surprises: du jeu, des buts et des rebondissements. Mais laLigue 1 incarne-t-elle vraiment le football français dans sa pleine diversité?

À y regarder de plus près, la Ligue 1 du troisième millénaire ressemble davantage aux championnats des grandes villes qu'à une compétition représentant la diversité des territoires. Depuis 1945 et la fin des championnats « de guerre », jamais la première division française n’a autant été la « Ligue des grandes villes » qu’à l’aube de cette nouvelle décennie.

La saison « Covid » 2019/2020 avait marqué en la matière un tournant : pour la première fois depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le championnat ne comportait aucun représentant d’une agglomération de moins de 250 000 habitants... tout un symbole. Et la tendance ne s’est que confirmée depuis.

Alors que la France est traversée par des mouvements sociaux importants (celui des « Gilets jaunes » hier, des « anti-pass » aujourd’hui) qui portent à leur manière la voix d’une certaine France qui se sent délaissée, le football professionnel a connu une progression similaire, se polarisant autour de deux axes qui s’éloignent l’un de l’autre.

La Ligue 1 est devenu dès lors le championnat des grandes agglomérations. En mettant de côté le cas particulier et princier de l’AS Monaco, 18 clubs sur 19 engagés pour la saison 2021/2022 de Ligue 1 proviennent des 35 plus grandes aires urbaines de France, Troyes demeurant le dernier rempart.

Les 11 villes les plus peuplées du pays ont d’ailleurs toutes un représentant de premier plan dans l’élite du football français et il faut remonter à 1996 pour voir un champion de France issu d’une agglomération « moyenne », avec l’AJ Auxerre de Guy Roux.

A contrario, la Ligue 2 se transforme en championnat « musée », rassemblant les anciens grands noms du football français, des villes désindustrialisées ou de moindre importance comme Guingamp, Ajaccio ou Rodez, aux populations vingt à 100 fois moins importantes qu’en Ligue 1.

Pendant des décennies, la France du football a évidemment été animée par les grandes communes du pays mais d’autres places fortes s’étaient constituées dans les villes dites « moyennes » comme l’AJ Auxerre, Sochaux, Bastia, et d’autres territoires périurbains tirant leur épingle du jeu et connaissant de véritables difficultés désormais.

L’existence d’handicaps territoriaux est une donnée dont l’importance est pourtant parfois négligée : « il y a une corrélation évidente entre les indicateurs économiques d’un territoire et le niveau de ses clubs de football. Le poids démographique des collectivités, le taux de chômage ou de précarité, l’écart de richesse entre les plus aisés et les plus pauvres ou encore l’activité économique d’une région sont autant de facteurs qui ont une conséquence » constate Pierre Rondeau, économiste du sport et intervenant sur différents médias.

Au même titre qu’il existe des déséquilibres entre les régions, en matière d’accès à l’emploi ou aux services publics, il est possible de parler d’inégalité dans l’accès au football de haut-niveau : « dans les villages, les écoles ou les bureaux de poste sont fermés par manque de moyens. Il en est de même pour les petits clubs de football. On peut assister à la même chose dans les villes moyennes avec nos clubs professionnels », redoute Romain, un soutien de l’AS Cannes.

Les réglementations actuelles accentuent aussi ces écarts économiques. Soucieux de veiller à l’équilibre comptable d’un football présenté comme structurellement déficitaire, le football français a fait office de pionnier via son célèbre « gendarme » de la Direction nationale du contrôle de gestion, la DNCG. En introduisant en janvier 2013 la « licence-club », qui conditionne une partie de l’attribution des droits TV, la LFP a accéléré la disharmonie des clubs : « La licence-club oblige à investir chaque année dans des domaines-clés. Si vous n’avez pas les moyens, en plus de vos charges et de vos dépenses, d’effectuer ces investissements, une partie des droits TV, essentiels, n’est pas versée. », déplorait en son temps Patrick Vernet, l’ancien directeur sportif de l’AC Ajaccio.

A une échelle supérieure, la mise en place de différents leviers de contrôle budgétaire, parmi lesquels le fameux et bientôt défunt fair-play financier, a été une (r)évolution. Pendant de longues années, l’obtention de résultats sportifs était un objectif, qui s’il était atteint, permettait de dégager des revenus supplémentaires et des ressources financières nouvelles. L’entrée en vigueur du Fair-play financier a complètement inversé la donne : « Le logiciel impose d’obtenir des résultats économiques d’abord, pour obtenir des résultats sportifs ensuite. Ce mécanisme explique les stratégies de « trading » et implique une adaptation. En ce sens, le football se pose comme un authentique système capitaliste », complète Pierre Rondeau.

En France, comme ailleurs en Europe, les conséquences de ces normes sont bien présentes. Peut-on pour autant établir un lien systématique entre puissance démographique et économique, et performances sportives ? Rien n’est moins sur : « Qu’on l’admette ou non, le football est un des secteurs de l’économie où il y a le moins de déséquilibres territoriaux. Il s’est d’abord en partie construit dans des villes moyennes, comme Lens, Auxerre, Sochaux ou Valenciennes. La Ligue 1 est évidemment victime d’un déséquilibre compétitif avec un club comme Paris qui est bien au-dessus de ses poursuivants, mais il n’en est rien en Ligue 2, qui reste un championnat professionnel où les équilibres territoriaux sont maintenus et où l’incertitude du résultat existe. Il est d’ailleurs beaucoup plus facile de prédire le classement de la L1 chaque année avec un champion presqu’auto-désigné que de la L2. », tempère Pascal Perri, l’économiste et éditorialiste sensibilisé à ces questions.

A l’instar de la botte italienne où les grands clubs se concentrent autour des poumons économiques du nord du pays ou d’une Allemagne qui voit triompher le Bayern de Munich, emblème de la florissante Bavière, le cas français n’est pas une exception.

A Strasbourg, neuvième bassin de population national, il fut même prouvé qu’être une capitale européenne n’empêchait pas une dégringolade.

Les distances économiques ne condamnent pas inévitablement les villes moyennes qui s’appuient sur d’autres atouts pour continuer à tenir la dragée haute aux « gros poissons ». En insistant sur la formation et la post-formation, en jouant la carte « locale » face à un football mondialisé, elles espèrent continuer à avoir voix au chapitre.

Dans une France qui penche toujours du côté de David lorsqu’il doit affronter Goliath, ou du petit Poucet face à l’Ogre insatiable, maintenir les notions d’équité et d’égalité dans le football est primordial.

Cet idéal poursuivi peut cependant être condamné à devenir une nostalgie si le processus actuel s’accentue : « 2024 sera une année décisive. Si la réforme de l’UEFA prend effet, nous aurons très certainement une Superligue européenne fermée à l’horizon 2030-2035 », prophétise Pierre Rondeau, qui précise toutefois que ce projet bien ficelé par quelques clubs pourrait être contrecarré « par une forte mobilisation des supporters et des amoureux du football ou indirectement par un contexte politique en Europe marqué par les retours des nationalismes, qui pourraient être un frein à cette organisation supranationale. ».

Plutôt que de résister à ce mouvement, d’autres voix n’hésitent pas à s’élever pour souhaiter que le football français prenne ce train en marche. Celle de Luc Dayan, qui a récemment exposé dans différents médias un projet de réforme complet du football professionnel qui anticiperait celui des instances européennes et irait même bien plus loin, a le mérite de la clarté : « le football produit des injustices. Il y a des clubs qui manquent de disparaître car, tout en haut de ce football professionnel, les salaires augmentent trop vite, les transferts augmentent trop vite. Quand ces clubs descendent, tout explose », analyse-t-il. En proposant de réorganiser le football professionnel autour de 48 franchises attribuées à des clubs légitimes de par leur histoire, leur statut ou leur position actuel, qui s’affronteraient chaque année dans une compétition sans aucune relégation, le conseiller passé par Lens, Strasbourg, Saint-Etienne ou Bastia, offre des garanties aux acteurs : « les collectivités seront assurées de l’utilisation des stades qu’elles vont construire, pour éviter le cas emblématique du Mans, et les investisseurs auront une visibilité. »

Aux critiques formulées envers une initiative qui céderait au « foot-business », Luc Dayan répond volontiers que « le business se fait déjà aux détriment des petits. Ce projet permet de protéger les clubs, qui peuvent planifier des investissements et ne pas s’écrouler à chaque relégation ».

A l’heure où deux footballs, local et mondialisé, se développent de manière différenciée, où les fans affichent leur soutien à deux équipes différentes, une locale et une compétitive à l’international, les clubs des villes moyennes, à la frontière, risquent de basculer vers un des versants de cette immense montagne.

Le football français n’est pour autant pas encore prêt à abandonner sa vigilance égalitaire, comme en témoigne l’opposition (sincère ?) du PSG au projet de Superligue, et se tient prête à jouer la partition connue du « petit village gaulois résistant à l’envahisseur ». Mais qui détient pour autant la recette de la « potion magique » ?


Vincent Gambini (31 ans) est conseiller en assurance et conseiller municipal à Porto-Vecchio, en Corse. Il est abonné à la revue After Foot.
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