Les vérités que le monde du foot doit entendre

Portrait : Javier Pastore Gratuit
Publié le 29 septembre 2021
Portrait : Javier Pastore

Héritier direct de la grande lignée des dix à l’ancienne, Pastore est l’un des derniers vestiges d’un football d’un autre temps.

Assis au pied de la tribune Boulogne en cette belle fin d’après-midi d’été, il savourait, la gorge serrée par l’émotion, les dizaines de secondes durant lesquelles le Parc chantait sa gloire. A quelques mètres à peine d’une pelouse qu’il avait éclaboussé de tout son talent pendant sept saisons. Une distance tout en symbole, incarnant le fossé qui le sépare désormais de ce qui fut son terrain de jeu. Souvenirs émus d’une époque révolue.

A seulement trente-deux ans, Javier Pastore n’est plus vraiment un joueur de football. El Flaco a depuis longtemps perdu le fil d’une carrière qui n’aura jamais atteint les sommets qui lui étaient promis. Irrégulier, martyrisé par un corps trop fragile et un mental insuffisant pour le très haut niveau : à première vue, sa carrière ressemble à un terrible gâchis. Pastore n’est pas et ne sera jamais le grand champion qu’il aurait dû être. Mais ça n’est pas bien grave car en y regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il est bien plus que cela.

Javier Pastore est avant tout un sentiment. Il est une émotion, il est ce frisson qui nous parcourt à chaque touche de balle, cette clameur qui résonne à chaque coup d’éclat, ce plaisir unique que seule la vision du beau peut nous procurer. Héritier direct de la grande lignée des dix à l’ancienne, Pastore est l’un des derniers vestiges d’un football d’un autre temps. Un football tout en toucher, moins porté sur la dimension athlétique et pas encore tout à fait dirigé par les statistiques. Ce grand maigre, si élégant la balle au pied, n’a d’ailleurs que faire de ces dernières. Elles n’intègrent pas sa conception du foot, faite de dribbles insolents, de coups d’œil géniaux et autres gourmandises de l’extérieur du pied. Le football moderne réclame de la rentabilité, des athlètes au volume de jeu élevé, capables de couvrir le terrain de long en large pendant quatre-vingt-dix minutes. L’Argentin traverse parfois ses matchs comme un fantôme. Invisible, il trottine, marche et s’efface complètement. Il lui arrive même de ne jamais réapparaître. Pourtant, son numéro 27 continue d’aimanter les regards. Chacun est prévenu, chacun sait : de ses pieds, le beau peut jaillir à tout moment. Et soudain, nous y voilà : slalom au milieu des défenseurs, ouverture millimétrée, déviation subtile, passe aveugle, sombrero, piqué délicat ou petit pont soyeux, sa marque de fabrique. L’artiste s’est exprimé et son œuvre est déjà saluée par les exclamations émerveillés de ceux dont il vient de réchauffer le cœur. Pastore est ce joueur que nous rêvions tous d’être dans la cour d’école : un meneur de jeu élégant, facétieux, fin techniquement, qui ne brille jamais autant que lorsqu’il sait les projecteurs braqués sur lui. L’incarnation d’un idéal romantique du football.

Un idéal qui prit une dimension très concrète par une froide soirée d’hiver. Ce soir- là, un geste – un de plus – avait suffi à me transcender. Un geste, un seul, pour expliquer, pour raconter, pour comprendre et pour aimer Javier Pastore.

Stade Vélodrome, 26 février 2017. Nous sommes au quart d’heure de jeu et le PSG mène 1-0 face à l’OM. A quarante mètres des buts marseillais, Verratti avance balle au pied à la recherche d’une solution pour jouer vers l’avant. Dos au but à hauteur de la surface de réparation, Pastore appelle le ballon dans sa direction. Verratti le voit et lui adresse immédiatement une passe rasante. La suite est au football ce qu’une symphonie de Beethoven est à la musique. En une seule touche de balle et sans un regard vers le but adverse, Flaco dévie subtilement la passe de son compère italien en direction d’Edinson Cavani, parti dans la profondeur. Sakai, qui montait au pressing sur l’Argentin, est mystifié. Fanni, qui marquait Cavani, déjà dépassé. En un éclair – de génie – le chemin du but s’est ouvert. Un joli piqué plus tard, le PSG mène 2-0. Un chef d’œuvre en trois touches de balle, irréel de vista et de justesse technique. Passe, passe, but. Simple, limpide, sublime. Cette passe de Pastore est la définition même du football. Sa simplicité apparente en fait toute la beauté et la décontraction avec laquelle elle est réalisée : pas un regard vers son avant-centre, juste cette cheville droite qui se ferme au dernier moment pour se mettre en opposition et dévier la trajectoire du ballon. Ce geste est d’une pureté qui écrase les différences et dépasse la notion de rivalité. Comment, quand on aime le football, ne pas laisser échapper un cri ému, un soupir exalté devant pareil chef d’œuvre ? Comment rester insensible à l’éclat de la perfection ?

Bien sûr, j’aurais également pu m’arrêter sur ses buts mythiques contre Chelsea, au Camp Nou, sur sa volée de la Mosson – autre prouesse technique – ou décortiquer ses milliers d’arabesques qui enchantèrent Huracan, Palerme et surtout, le Parc des Princes. J’aurais même pu raconter notre coup de foudre, un jour de récital au Stadium qu’il acheva par deux délicieuses offrandes à Erding et Gameiro et me suffirent à lui jurer un amour éternel. Mais ce geste-là, ce choc visuel est bien trop caractéristique du Flaco pour rester noyé dans la masse de ses exploits. Il est un savant mélange d’instinct et de vision du jeu, de grâce et de finesse, de classe et de malice, de soudaineté et d’anticipation. En un mot, il est le jeu.

Trop souvent blessé pour appartenir pleinement à la caste des grands joueurs, Pastore n’en restera pas moins l’un des plus grands esthètes que ce sport ait connu. De ceux dont la trace ne se résume pas à la froideur d’un nombre de buts inscrits, mais au sentiment laissé dans le cœur des aficionados – en témoigne ce vibrant hommage d’un public qui n’a pas oublié toute la joie qu’un gamin maigrichon de Córdoba avait su lui donner. Ce sentiment est celui qui nous ramène à la genèse de notre amour pour ce sport : à ce plaisir enfantin de caresser le ballon et de l’échanger avec ses copains, à l’euphorie d’un dribble réussi, à l’ivresse d’un but marqué… Au bonheur de jouer, tout simplement. Alors, au crépuscule de sa carrière, peu importe que Javier Pastore n’ait pas été celui qu’il aurait pu être. Il aura été El Flaco et nous l’aurons aimé pour cela.


Arnaud Levy (27 ans) est résident du Parc des Princes depuis une vingtaine d’années. Ses journées se résument à un job en finance (juste à côté du bureau de « Micheline de la compta ») pour un groupe d’édition, à écouter l’After et à l'écriture dans l’espoir de se réincarner un jour en Pierre Adrian.
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