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France-Belgique : en finir avec le seum Gratuit
Publié le 7 octobre 2021
France-Belgique : en finir avec le seum

Le France-Belgique de Saint-Pétersbourg, en 2018, a transformé une rivalité bon-enfant en une rancoeur tenace. Retour sur un grand malentendu.

Lorsqu'il débute sa carrière en équipe nationale belge, le 18 février 2004, Vincent Kompany n'a pas encore 18 ans. La Belgique est alors quarante-cinquième au classement FIFA, et ses équipiers d'alors, ses compagnons de galère pourrait-on dire, se nomment Geert De Vlieger, Timmy Simons, Jelle Van Damme, Tom Soetaers ou Roberto Bisconti. Les "stars" de l'équipe ? Eric Deflandre, arrière droit de l'Olympique Lyonnais depuis quatre saisons et bientôt de retour au pays, Wesley Sonck, un "ket" bruxellois actif depuis peu à l'Ajax Amsterdam, Thomas Buffel, un élégant numéro 10 qui s'apprête à quitter le Feyenoord pour les Glasgow Rangers, ou encore Daniel Van Buyten, encore à l'OM et qui ne conquerra le Bayern Munich que deux ans plus tard. Emile Mpenza semble, lui, avoir déjà laissé filer ses plus belles années, vécues à Schalke 04 entre 1999 et 2003, et débute d'ailleurs sur le banc cette rencontre amicale disputée, tiens, tiens, contre... la France.

Face à lui, Kompany trouve Zidane, Thuram, Vieira, Desailly, Barthez, Pirès, Lizarazu ou... Jérôme Rothen. Ces gars-là, qui s'imposent 0-2 à Bruxelles sans trembler, évoluent parmi le gratin du foot européen : Real, Juventus, Chelsea, Arsenal, Paris. Et il semble écrit, alors, que le destin de l'ami Vincent s'écrira avec la même encre, éphémère, que celle employée, avant lui, par d'autres grands talents solitaires du football belge, les Degryse, Scifo, Albert ou Nilis. Des gaillards qui furent des références européennes, mais pour qui une qualification pour un grand tournoi représentait, déjà, une forme d'aboutissement. Une demi-finale de Coupe du Monde ? Le pays en avait déjà connu une, en 1986, mais à une époque où la concurrence internationale se limitait à un continent et demi, où l'Europe n'était pas encore morcelée de petits territoires enfantés par les grands puissances communistes, et avec une équipe de joyeux fêtards qui reconnurent, ensuite, avoir bénéficié d'un sacré karma, comme disent les jeunes de ce siècle. Maradona, de toute façon, était passé par là pour leur rappeler que le football n'était pas une kermesse.

Et pourtant. Comme un chercheur d'or passé maître dans l'art de renifler les bons filons, Kompany voit débarquer, année après année, d'autres pépites : ce sont d'abord Jan Vertonghen, Thomas Vermaelen et Toby Alderweireld. Puis Eden Hazard, Kevin De Bruyne, Marouane Fellaini, Axel Witsel, Romelu Lukaku ou encore Thibaut Courtois. Une abondance de biens inédite à l'échelle belge, avec des joueurs qui intégreront avec célérité le gotha du football de clubs. Des promesses à vous filer le vertige, mais qui ne formaient en fait que la plus heureuse des coïncidences qu'ait jamais connu ce petit pays de foot : les frères Hazard ont été formés en France, le trio Vertonghen-Alderweireld-Vermaelen aux Pays-Bas, et les autres ont surtout bénéficié d'une conjoncture favorable : sans le sou, leurs clubs - le Standard, Anderlecht ou Genk -ont donné leur chance à ces jeunes promesses qui, pour certaines (Witsel, Fellaini), n'auraient peut-être jamais connu pareil destin sans ce coup de pouce.

On ne va pas refaire, ici, l'histoire de cette équipe, connue désormais partout dans le monde. Juste insister sur le fait qu'une telle concentration de talents, pour un aussi petit pays ne possédant même pas de véritable culture en matière de formation, revêt un caractère exceptionnel. Irréel, même. C'est, pour jouer de la comparaison, aussi improbable que de voir le même pays compter dans ses rangs, et à la même époque, deux aussi grandes championnes de tennis que Justine Henin et Kim Clijsters: ahurissant. Anormal ? Il n'y a aucune honte à l'affirmer : la Belgique est un pays merveilleux à vivre. Mais sur le plan sportif, il est à des années-lumières de, par exemple, son voisin hollandais, où la pratique de l'activité physique constitue une habitude culturelle ancrée depuis des générations.

Avant le Mondial brésilien de 2014, la Belgique avait échoué, cinq fois de suite, à se qualifier pour une grande compétition internationale. Elle n'en a plus raté une seule depuis. Cette génération qu'on a qualifé de "dorée" a rendu l'exceptionnel banal. Offert une nouvelle identité - sportive - à tout une nation. On lui a même prêté des vertus politiques - rassembler Wallons et Flamands - auquel le sport ne devrait jamais pouvoir prétendre.

Oui, mais voilà : en 2018, elle a perdu. C'était en demi-finale de Coupe du Monde, en Russie. Et, pour Vincent Kompany comme pour les autres, c'était encore contre la France. Elle aurait pu gagner. Elle a perdu. Mais elle a aussi planté, ce jour-là, la graine d'une discorde durable entre elle et ses adversaires d'un soir, par le biais de déclarations amères, récoltées à chaud et qui n'ont, logiquement, pas été du goût de la partie adverse : "La France a joué à rien", dixit Thibaut Courtois. "Je préfère perdre avec cette Belgique que gagner avec cette France", dixit Eden Hazard. Euphorique, le peuple de France, ses supporters, sa presse, ses joueurs, son sélectionneur, ont alors renvoyé ces comportements à un seul et même terme, répété, encore et encore depuis plus de trois ans, entretenant par là même une rancoeur qui, sans cela, eût pu s'évaporer en quelques jours : le "seum" était né, et une rivalité, qui n'était jusqu'alors qu'un joyeux folklore, avec elle.

Grave ? Que nenni : nous ne parlons ici que de football. Mais sans verser dans une dramaturgie excessive, il faut reconnaître que l'épisode a été mal vécu côté belge. Avant Saint-Pétersbourg, le supporter des Diables était partagé quant au regard qu'il posait sur le voisin français. Certains, soyons honnêtes, n'entamaient un tournoi majeur qu'en salivant, d'avance, de l'élimination de trois nations: les Pays-Bas, parce que... ce sont les Pays-Bas, l'Italie, en raison de son impressionnante et bruyante diaspora (le Belge aime dormir), et la France donc. D'autres, par sympathie linguistique, ou parce qu'ils y avaient développé des amitiés durables, ou encore parce qu'ils aiment ce si beau pays, savouraient les exploits des Bleus par procuration - on en a même vu klaxonner dans les rues belges en 1998, peu après que Manu Petit a scellé le sort du Brésil. Mais ça, c'était avant. Avant 2018 et le but d'Umtiti. Depuis, soyons clairs, 99% des Belges n'attendent plus qu'une chose quand débute(ra) un grand tournoi: que la France soit boutée dehors.

Rancuniers, les Belges? Probablement. Le phénomène est pourtant compréhensible. Et ce qu'ils reprochent aux Français est précisément... de n'avoir pas compris leur déception, immense, du 10 juillet 2018. Et, pire encore, de n'avoir cessé de la moquer depuis. De n'avoir pas mesuré à quel point une défaite belge, ce soir-là, serait forcément et infiniment plus difficile à digérer pour ce petit pays que si l'amertume avait été française. En 2018, pour la "génération dorée", toutes les conditions d'un triomphe unique étaient réunies: le groupe formé par Roberto Martinez était mature, ses leaders en pleine force de l'âge, et aucune blessure n'avait entaché la préparation de l'événement. C'était, et c'est encore plus évident trois ans plus tard, après un Euro 2020/2021 bien plus laborieux, la seule et unique chance de la Belgique d'un jour devenir championne du monde. Ça n'avait jamais constitué une perspective réaliste auparavant, et ça n'en sera plus jamais une ensuite. Parce que la Belgique reste la Belgique. Et que des coïncidences aussi exceptionnelles sont, précisément, exceptionnelles. Parce qu'il n'y a qu'un Eden Hazard, qu'un Kevin De Bruyne, qu'une Justine Henin, qu'une Kim Clijsters. Il fallait vraiment être Français pour ne pas le comprendre, probablement.

La France n'a pas mérité de gagner, ce soir-là. Pas plus qu'elle n'a mérité de perdre. Elle a juste gagné. Et si elle avait perdu, elle serait quand même revenue pour l'emporter en 2020. Pas la Belgique. Elle reviendra aussi pour gagner en 2022, puis en 2024, en 2026, et ainsi de suite.Pas la Belgique. Ce sera le cas, aussi, de l'Allemagne, de l'Italie, du Brésil, de l'Argentine, de l'Espagne, voire de l'Angleterre ou des Pays-Bas. Mais pas de la Belgique. Parce qu'on parle, là, de grandes nations du football mondial, qui possèdent des réservoirs de talents immenses, et dont les plus faibles générations étaient, avant 2014, toujours supérieures aux meilleures générations belges. C'est une réalité, la réalité de la lose, à laquelle, nous, Belges, nous étions habitués. Et à laquelle, nous le savons, il faudra nous réhabituer bientôt. D'ici là, la Belgique aimerait juste ne pas reprendre une tournée de seum. Juste vivre un autre affrontement avec la France en Ligue des Nations, ce jeudi soir. Le gagner, ou le perdre. Puis passer à autre chose. Sans haine. Et peut-être même retrouver le plaisir de voir jouer ces Bleus qu'on détestait aimer et que, désormais, on aime détester. Mais au fond, c'est peut-être à ça qu'on reconnaît une rivalité.


Michaël Degré (41 ans) est un auditeur fidèle de l'After depuis de nombreuses années. De nationalité belge, mais très amoureux de la région des Landes, il est également journaliste et a couvert, en début de carrière, l'actualité sportive de son pays, et notamment celle des Diables Rouges...
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