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Comment la Squadra Azzura est devenue l’ennemi numéro 1 des Bleus Gratuit
Publié le 8 octobre 2021
Comment la Squadra Azzura est devenue l’ennemi numéro 1 des Bleus

Si dans les années 70 et 80, l’Allemagne faisait office d’ennemi numéro 1 des Bleus, celle-ci a été remplacée au cours des années 1990 par la Squadra Azzura. Analyse de cette mutation et de ses causes économico-sportives et culturelles.

Pour les Français d’une cinquantaine d’années, l’ennemi numéro 1 du football français fut dans les années 1970 et 1980 le football allemand. Les clubs allemands étaient regardés avec des sentiments mêlés : haine, jalousie, frustration, complexe d’infériorité, respect, admiration... Le Bayern Munich empêcha l’AS Saint-Étienne, incarnation de la France industrielle, ouvrière et populaire de conquérir la coupe d’Europe des clubs champions deux fois en 1975 et 1976, alors que le Saint-Étienne de Michel Platini et de Johnny Rep fut arrêté dans son élan vers la victoire en coupe d’Europe de l’UEFA en 1980 par Moenchengladbach. Les Girondins de Bordeaux d’Aimé Jacquet, favoris annoncés de la coupe d’Europe des vainqueurs de coupes en 1987, chutèrent quant à eux en demi-finale devant les Allemands de l’est du Lokomotiv Leipzig. Même la « petite » RDA faisait donc des misères au football français, comme par exemple ce quart de finale olympique de 1976 à Montréal ou la jeune bande de Platini fut corrigéé 4-0 par le futur vainqueur de la compétition.

Autre exemple en clubs entre 1960 et 1973 : le FC Cologne fut peut-être le plus grand souffre-douleur des équipes de l’Hexagone puisque en C2 et en C3 l’Olympique Lyonnais, les Girondins de Bordeaux, Sedan, Saint-Étienne, l’Olympique Marseille et l’OGC Nice mordirent la poussière devant les Boucs. Et évidemment le point d’orgue en sélection fut les coupes du monde en Espagne et au Mexique : Séville 82, à jamais un traumatisme pour les supporters de plus de 50 ans et Guadalajara 86, qui marqua la fin du rêve de la génération de Platini de soulever la coupe du monde.

Cette haine, jalousie, frustration, complexe d’infériorité, respect, admiration, avait un arrière-plan historique, politique, intellectuel et économique. Une dualité qui en disait beaucoup sur notre rapport à l’Allemagne. Nourries de la rivalité millénaire entre deux peuples depuis, des affrontements entre les rois de France et le Saint-Empire Romain Germanique, les relations de la France avec l'Allemagne se caractérisèrent d’abord par un profond complexe de supériorité des élites françaises quand la France fut toute puissante sur le plan démographique, politique et militaire, et que le monde Germanique était fragmenté et relativement faible jusqu’au XVII siècle. A partir de l’affirmation militaire de la Prusse au XVIII siècle, et surtout au lendemain de la défaite de 1870, la perception de l’Allemagne changea radicalement. Jalousie, complexe d’infériorité, admiration... les élites françaises nourrirent des sentiments très différents. Les deux guerres mondiales et la réussite du miracle économique allemand post-1945 accentuèrent ce sentiment. Avec le retour du général de Gaulle au pouvoir en mai 1958, la France essaya d’établir une relation plus égalitaire. La France serait le leader politique de l’Europe, alors que l’Allemagne en serait la locomotive économique.

Le mythe du couple franco-allemand, un fantasme et une obsession des élites politiques et médiatiques françaises, disparut avec l’unification de l’Allemagne en 1990 et l’intégration progressive des anciens pays du bloc communiste.

L’Allemagne d'aujourd’hui ne regarde plus vers la France, mais vers la Russie pour ses approvisionnements en gaz naturel et en pétrole, et vers la Chine et les USA pour ce qui est de la guerre économique entre les grandes puissances mondiales. La France de 2021 ne boxe plus dans la même catégorie que l’Allemagne. Concernant le rapport à l’Allemagne, il y a une fracture radicale entre les élites et le peuple français. On peut l’expliquer d’abord par l’influence beaucoup plus importante du soft power et de la culture populaire des USA, nous sommes des « gallo-ricains » comme dirait Regis Debray, que celle de l’Allemagne, et les différentes vagues de migrations qu’a connu la France depuis près d’un siècle, Europe latine, Maghreb, Afrique sub-saharienne. Ainsi la pratique de la langue allemande qui au début des années 1980 rivalisait avec l’Anglais, a été depuis dépassée par l’Espagnol, voire par des langues plus exotiques, Grec, Latin, pour les classes à excellence, chinois, japonais, et à l’avenir peut-être par l’arabe et le portugais.

Concernant le football chez les jeunes générations, un France-Portugal, France-Algérie, France-Maroc, France-Tunisie, France-Sénégal, France-Cameroun, suscitera beaucoup plus de passion qu’un France-Allemagne. Et au sujet du suivi du football allemand, la Bundesliga n’a jamais suscité depuis 40 ans la même adhésion, le même enthousiasme, que la série A à l’époque de son âge d’or où jouaient nos meilleurs joueurs, Platini, Zidane etc, la Liga à l’époque des duels stratosphériques entre le Real Madrid de CR7 et le FC Barcelone de Lionel Messi, ou la Premier League aujourd’hui. La Bundesliga c’est le championnat dans lequel le Bayern Munich étrille la concurrence et va conquérir le titre 20 ans de suite.

Enfin, depuis près d’un quart de siècle l'Equipe de France ne nourrit plus de complexes par rapport à l’Allemagne. Au cours des 25 dernières années les Bleus ont conquis deux coupes du monde, un championnat d’Europe, et accessoirement deux coupes des confédérations, là où l’Allemagne n’a conquis qu’une coupe du monde et une coupe des confédérations. Les Bleus ont battu les allemands en demi-finale de l’Euro 2016 à Marseille, au cours de la ligue des nations à l’automne 2018, à Munich au cours de l’Euro 2021, la défaite 1-0 en quart de finale au Brésil en 2014 étant considérée comme anecdotique. L’équipe nationale qui gagne aujourd’hui c’est la France, pas l’Allemagne une équipe du passé, c'est un fait.

Dans les années 1990 la figure de l’ennemi numéro 1 du football français a été reprise par la Squadra Azzura et les clubs transalpins. La France remporte les deux seules coupes d’Europe de son histoire au cours de cette décennie, la C1 par Marseille en 1993, la C2 par le PSG en 1996, dispute plusieurs finales, demi-finales, quarts de finale. Si la France ne remporte pas plus de coupe d’Europe c’est en grande partie en raison des clubs italiens hégémoniques au cours des années 1990.

En 1990 Monaco échoue en demi-finale de la C2 devant la Sampdoria Gênes, alors que l’AJ Auxerre chuta en quart de finale de la C3 devant la Fiorentina. En 1991 Marseille s’incline en finale de la C1 après avoir pourtant pensé faire le plus dur en éliminant le Milan AC en quart de finale. En 1992 Monaco atteint la finale de la C2 après avoir battu en quart de finale l’AS Roma. En 1993 Marseille conquiert la C1 en battant le grand Milan AC de Silvio Berlusconi, alors que le PSG tombe en demi-finale de la C3 devant la Juventus. En 1994 Monaco s’incline en demi-finale de la C1 face au Milan AC. En 1995 ce sera au tour du PSG de courber l’échine en demi-finale de la C1 face au Milan AC. En 1996 le FC Nantes est éliminé en demi-finale de la C1 par la Juventus. Les Girondins Bordeaux se hissent en finale de la C3 après avoir réalisé l’exploit de battre le Milan AC en quart de finale. Le PSG remporte la C2 après avoir battu en quart de finale Parme une des meilleures équipes européennes des années 1990, mais est taillé en pièce par la Juventus en finale de Supercoupe d’Europe. En 1997 Monaco est éliminé en demi-finale de la C3 par l’Internazionale, puis en 1998 en demi-finale de la C1 par la Juventus. En 1998 Auxerre s’incline en quart de finale de la C3 face à la Lazio Rome. Enfin en 1999 Marseille en C3 élimine en demi-finale Bologne avec un finish en Emilie-Romagne très houleux, mais s’incline lourdement 3-0 en finale à Moscou devant Parme.

En équipe nationale, Séville 82 et Guadalajara 86 ont été, si ce n’est effacés, tout du moins remplacés par trois confrontations mythiques opposant nos Bleus et la Squadra Azzura : celle de 1998 (pour certains la « vraie » finale de la coupe du monde en France), la finale de l’Euro 2000 et enfin la finale de la coupe du monde 2006 avec Zidane, Matterazzi, les penaltys...

Cette rivalité franco-italienne s’inscrit également dans un arrière-plan historique, politique, économique. Elle nous renvoie à la conquête de Gaulle par les légions de César, 1 000 000 de morts et 1 000 000 d’esclaves gaulois, les guerres d’Italie 1494-1559, que la France échoua à conquérir laissant l’Espagne étendre sa domination sur la péninsule italienne au XVI et XVII siècle, les batailles victorieuses de Napoléon à la fin du XVIII siècle contre les Piémontais et les Autrichiens, l’Italie intégrée dans l’Empire de Napoleon, les rivalité coloniales à la fin du XIX siècle, au début du XX siècle, notamment concernant la conquête de la Tunisie, la Seconde Guerre mondiale mais aussi les tensions politiques plus récentes entre Emmanuel Macron et Matteo Salvini concernant la gestion des migrants.

Alors que sur le plan géopolitique, économique et industriel, l’Allemagne et la France ne jouent plus dans la même catégorie, l’Italie renvoie la France à son miroir de pays déclassé, une France nostalgique de ses âges d’or, le glorieux quatorzième siècle de Philippe Auguste à Philippe Le Bel, la France de Louis XIV et Napoléon, à l’instar d’une Italie nostalgique de l’antiquité romaine, du dynamisme économique de ses cités-états au Moyen Age qui posèrent les bases du développement du capitalisme européen, de la Renaissance artistique du XIV et XVI siècle.

D’une manière générale l’Italie nous renvoie à ce que nous avons été, ce que nous sommes et ce que nous deviendrons. L’Allemagne, elle, nous est trop lointaine, trop étrangère. Voilà pourquoi aujourd’hui un France-Italie parle davantage qu’un France-Allemagne.


Victor Martins, abonné à la revue l’After foot, est historien du sport indépendant. Il est l'auteur de 11 ouvrages à ce jour sur les grands clubs européen aux éditions Sydney Laurent sous le pseudonyme d’Antonio Camacho.
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