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Niko Kovac : comme un ouragan Gratuit
Publié le 2 janvier 2022
Niko Kovac : comme un ouragan

Dix-huit mois après avoir été débarqué du Bayern Munich, l'entraîneur germano-croate de l'AS Monaco a été renvoyé par ses dirigeants. Envers et contre toute logique sportive.

eIl ne sera resté qu'un an et demi à la tête du club de la Principauté. Pour la nouvelle année, Niko Kovac a donc reçu des étrennes à six chiffres en échange de la demande express de ses supérieurs de faire place nette. À l'image de Thomas Tuchel, l'année dernière, au Paris Saint-Germain. Sauf que dans six mois on ne devrait pas voir l'ancien international croate soulever la Coupe aux Grandes Oreilles, à moins que Klopp, Guardiola ou encore Nagelsmann ne se fassent eux-mêmes limoger avant la fin du mois. Ce dont on peut douter. Le parallèle avec l'entraîneur allemand s'arrête donc là.

À chaque début de saison, les médias spécialisés lancent de temps à autre des paris purement virtuels pour savoir quel technicien sautera le premier. Divers noms sont alors proposés, mais tous ont pour point commun d'être à la tête de clubs sportivement, voire aussi institutionnellement, en grand danger. Ce qui peut se comprendre pour la très grande majorité des observateurs et des passionnés. Or sur ces deux plans, sportif et institutionnel, du côté de La Turbie, il n'y a pas péril en la demeure. D'où cette perception qu'on peut avoir, et que j'ai, d'où ce papier, du limogeage de Niko Kovac et de son remplacement d'ores et déjà acté à l'heure où j'écris ces lignes par le belge Philippe Clement. Quelle perception, me direz-vous ? Elle tient en un mot : incongruité. Ou tout terme synonyme : bizarrerie, étrangeté, mystère, énigme, et caetera.

Le bilan de Niko Kovac en un an et demi passé sur le Rocher est plutôt que correct. Arrivé au mois de juillet 2020, il a terminé troisième de Ligue 1 et atteint la finale de la Coupe de France, perdue contre le PSG. Ces quatre derniers mots ne devant pas étonner. Il est devenu rationnel de perdre contre le club de la capitale, surtout en coupe.

Quoi qu'il en soit, c'est un bilan intéressant qui en dit long sur les capacités d'un entraîneur ayant eu à diriger, quelques mois avant de débarquer sur la Côte d'Azur, le club le plus puissant d'Allemagne et l'un des plus puissants d'Europe. Son bilan en Bavière confirme ses aptitudes sur un banc de touche. En dix-sept mois passés du côté de l'Allianz Arena, il a signé le doublé coupe-championnat. Normal, me direz-vous, pour cette véritable PanzerDivision qu'est l'équipe munichoise. Sauf que depuis la saison 2012-2013, début de l'hégémonie en cours du Bayern sur le championnat allemand, le club a loupé les coupes d'Allemagne à trois reprises : 2014-2015, 2016-2017 et 2017-2018. Dans les trois cas c'était avant l'arrivée de Kovac sur le banc. Donc sa victoire personnelle dans la DFB-Pokal n'est pas une performance à sous-évaluer.

Pas plus que Kovac n'est un entraîneur à sous-évaluer. S'il fallait considérer comme médiocres tous les coaches qui se font virer, il n'y aurait que des coaches médiocres en football. Ce rappel de son bilan munichois vous permettra, si vous l'aviez oublié ou si vous l'ignoriez, de comprendre qu'au mois de juillet 2020, Kovac arrivait avec un bon petit bagage. Qu'il n'a pas manqué d'étoffer en Principauté. Alors pourquoi ? Comme l'a dit Eliott Carver, dans le film "Demain ne meurt jamais", ce qui fait un bon article de presse, c'est pourquoi. Et rien d'autre. Je vais donc essayer de comprendre l'incompréhensible. Pas facile. Pourquoi vire-t-on un entraîneur dont l'équipe se porte à merveille, dont l'institution semble solide, et qui n'a pas pour ambition d'aller voir ailleurs de sa propre initiative ?

Donetsk. Voilà un élément de réponse apporté par par mal de journalistes sportifs. La défaite en barrages de Ligue des Champions contre le Shakthar qui a privé l'ASM de C1 pour l'automne dernier et qui l'a obligé à se rabattre sur la C3. Beaucoup moins clinquant mais sportivement pas moins redoutable, quoi qu'on puisse dire. Surtout pour les clubs français. Les marseillais pourront vous dire que c'est uniquement de la faute de leurs joueurs s'ils se sont cassés les dents sur le Lokomotiv Moscou, la Lazio Rome et Galatasaray. Mais ce serait faire injure au potentiel des joueurs de ces équipes.

Monaco a pour sa part signé une campagne rutilante. Invaincus, les monégasques ont vaincu chacun de leurs adversaires : le PSV Eindhoven, le Sturm Graz et la Real Sociedad. Et signé un match nul contre toutes ces équipes. Résultat : premiers de leur groupe, et donc qualifiés directement pour les huitièmes de finale de la compétition. Une prestation enviable et remarquable. Les marseillais, même s'ils sous-évaluent la C3 de par leur passé glorieux, auraient sans doute aimé connaître la même fortune que Monaco et surtout Lyon, qui a réalisé une campagne encore plus belle que Monaco et qui a donc atteint lui aussi les huitièmes de finale de la Ligue Europa.

De quoi faire oublier le faux pas contre Donetsk ? Les partisans du lien de cause à effet entre cette confrontation contre les ukrainiens et le limogeage de Kovac répondront forcément à cette question par la négative sur un ton franc et massif. Quant aux autres, soit ils répondront sur le même ton mais par l'affirmative, soit ils serviront une réponse de Thomas Thouroude. De normand, quoi. Admettons que Monaco élimine Donetsk. Auraient-ils atteint les huitièmes de finale de Ligue des Champions ? On ne le saura jamais vraiment. On peut toutefois supposer oui ou non au regard des forces en présence. Mais pas plus. Une chose est sûre : je considère que Kovac n'a absolument pas à rougir de son automne européen avec Monaco.

Une seconde théorie a été émise pour expliquer cette anomalie. Le projet monégasque. Acquisition de très jeunes joueurs prometteurs puis confirmation de leur talent en vue de les revendre à prix d'or à l'intersaison. Depuis 10 ans, les joueurs passent comme des courants d'air. Or ce plan semble avoir atteint sa limite il y a quelques années. Après la saison du titre de champion de France, l'ASM a dû faire face à une hémorragie logique de départs. Logique mais cataclysmique. La rançon de la gloire. La saison suivante l'ASM a fini deuxième derrière le PSG mais la passation de pouvoir a pris la forme d'une fessée déculottée. Je parle du match d'avril 2018 entre les deux clubs au Parc des Princes gagné 7-1 par les locaux et au terme duquel le PSG a officialisé son sacre en championnat de France. Tout un symbole. Non, mieux encore : le révélateur parfait des lacunes du trading qui sert de base au projet monégasque.

Suite à cela, le héros de la saison 2016-2017, l'entraîneur Leonardo Jardim, a été viré et remplacé par un enfant de La Turbie, Thierry Henry. Avec l'insuccès que l'on sait. Et un retour express du natif de Barcelona. Pas en Catalogne, mais au Venezuela. Bref, un retour calamiteux. Et un remplacement définitif cette fois de Jardim par Robert Moreno. La fin définitive de la saison 2019-2020 pour la raison que vous savez tous aura eu raison du technicien espagnol. Remplacé par Niko Kovac.

Tout ça pour dire qu'après le sacre au printemps 2017, le trading s'est poursuivi sur le Rocher mais sportivement le club en a subi les conséquences de plein fouet. À Monaco ou ailleurs, difficile de bâtir quand on vous enlève les joueurs chaque année. Et quand on n'a pas un directeur sportif de la trempe de Campos pour vous dégoter des perles qui vous propulsent au sommet. Ou quand on ne l'a plus, en l'occurrence, puisque Campos avait bossé à l'ASM avant de rejoindre les Dogues.

Je sais ce que vous allez vous dire : "Dans son précédent papier il fustigeait la longévité et maintenant il en fait l'apologie. C'est quoi ce retournement de veste ?"

Ce à quoi je réponds : "Je n'ai jamais dit que la longévité était une mauvaise chose. J'ai juste mis en lumière ses failles car elles existent mais personne ne les voyait ou ne voulait les voir. Ce n'est pas du tout la même chose."

S'est alors posée la question de l'identité au sein du club. Fut un temps où Son Altesse Sérénissime, le prince de Monaco, détenait toutes les parts du club et donc prenait toutes les décisions. Seulement voilà, ne pas oublier le contexte sportif du club à l'époque où arrivent les russes. Hiver 2011-2012. L'été précédent, Monaco descend en Ligue 2. Une première depuis 1977. Et les six premiers mois du club du Rocher en deuxième division sont apocalyptiques. Dix-huitièmes et donc relégables à la trêve hivernale. Arrive l'officialisation du rachat par Dmitri Rybolovlev, qui a fait fortune dans les engrais, et va donc permettre à cette terre devenue aride et stérile qu'était alors l'ASM de reverdir. Il détient désormais les deux tiers des parts, Albert II détenant l'autre tiers.

L'ASM se maintient en Ligue 2 au terme de la saison 2011-2012 et accèdera à la Ligue 1 dès l'été 2013. Quatre ans plus tard, c'est la consécration. On peut donc dire ce qu'on veut des russes et de leur gestion imparfaite, mais sans eux, en décembre 2011, je doute que l'ASM aurait sauvé sa peau.

Au terme de la rédaction de cet article, j'admets avoir une prédilection sur les limites du projet de trading de l'ASM pour expliquer le départ de Kovac. Sinon il se serait fait virer juste après le barrage perdu contre Donetsk. Libre à vous de vous ranger à l'une ou l'autre de ces théories. Ou une troisième, que je vous invite à soumettre en commentaire. J'ai souligné son parcours bavarois, mais je suis conscient qu'un CV, si formidable puisse-t-il être, n'immunise aucunement contre un licenciement. Seul le présent importe. Mais du coup, il ne joue pas en défaveur de Kovac, au regard de la situation sportive et institutionnelle de l'ASM. Car si le trading a pu faire descendre les résultats sportifs, l'entraîneur croate les a fait remonter, et pas qu'un peu. Les russes ont eu leurs raisons que la raison ignore. Je souhaite à Philippe Clement de ne pas faire les frais de cette incongruité. Parce que ce n'est pas de sa faute. Lui qui vient du pays des frites, j'espère pour lui qu'à Monaco, la mayonnaise va prendre.


Alexandre Debieve (30 ans) est originaire de Valenciennes et supporter du VAFC. Il est abonné à la revue After Foot.
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