Les vérités que le monde du foot doit entendre

[Les mots du foot] Épisode 2 : Le terrain Gratuit
Publié le 13 janvier 2022
[Les mots du foot] Épisode 2 : Le terrain

Chaque semaine, Christophe Disic développe un texte sur le football en évoquant un élément important le constituant. Épisode 2 : le terrain

Le football a besoin d’une surface. Si possible plane, large, sans bosse. Mais à travers le monde, pour une pratique permanente, ce terrain de jeu ne répond finalement à aucune règle. Le football est pratiqué sur bitume, sable, cailloux, terre, paille, terrain vague, synthétique, stabilisé, selon le climat, selon les régions, selon les moyens. Finalement, le football rassemble tous les amoureux du beau jeu sur un terrain d’entente.

Petit, très petit, le gamin va utiliser la cuisine ou le salon. Sa chambre ou le couloir seront son stade fait de mille histoires et d’actions. La rue et, dans le meilleur des cas, la cour d’école constituent bien souvent le premier terrain d’apprentissage.

Le terrain réapparait là où se trouve un ballon. Car finalement c’est le ballon qui définit le terrain et en donne les limites. Lors d’une trêve pendant une guerre, le terrain est cabossé, morcelés, fait de nombreux obstacles. Quelle que soit sa caractéristique le terrain est la surface qui permet de faire circuler son ballon.

Car le terrain est aussi un acteur de la partie en fonction des intempéries, de son arrosage, de son orientation. Plus qu’un décorum, il lui arrive de participer directement au jeu. Le ballon en épouse la texture selon sa matière. Une passe appuyée va directement bénéficier d’un matelas bien préparé. Un but peut être manqué par une motte de terre bien placée. Les joueurs peuvent être perturbés par sa surface.

Le terrain de jeu est aussi terrain d’enjeu. Selon qu’il soit celui des visiteurs ou des locaux, le terrain porte cette importance à lui seul. Il est parfois accueillant. D’autres fois il est dangereux. Il lui arrive d’être hostile voire maudit.

Puis la neige le recouvre. Blessures, ballons qui stoppent leurs courses, buts pratiquement marqués… autant d’aléas avec lesquels il faut composer. Les joueurs s’enfoncent. Le terrain se détériore. Et si l’équipe des visiteurs perd le match alors la responsabilité est immédiatement portée sur l’arbitre puis les instances du club local irrespectueuses dans son entretien.

Tout footballeur a commencé dans des endroits parfois improbables. Si bien que les dimensions et les surfaces conditionnent le génie d’un tel. Certains grands joueurs ont ceci dans leurs gènes. Un virevoltant, esquiveur, malin aura appris dès son plus jeune âge sur des terrains à forte de densité. Mettez un bout de terrain « praticable » dans une cité et vous en ferez sortir des footballeurs habiles. Les coups pris durciront le bonhomme et lui apprendront à éviter les jambes tout en gardant le ballon. A l’image des premiers joueurs de couleur dans un championnat brésilien blanc, l’art du dribble a aussi consisté éviter les coups. Et cet art s’est développé sur un terrain.

Le terrain contribue donc à la maîtrise du ballon. Mais il peut aussi donner aux plus éclairés la vision du jeu. Car plus le terrain est large, plus le joueur lève la tête. Plus il analyse son environnement proche ou éloigné. Plus il développe sa « vista ».

Le terrain s’est aussi raccourci pour exister dans les endroits de forte affluence. Il s’est plus récemment couvert pour assurer l’expression en salle très prisée.

Le plus beau terrain reste celui qui nait des mains d’un jardinier. Et il n’est pas étonnant que les meilleurs gazons soient issus eux aussi du pays qui a vu naitre le football. Tout le monde rêve de fouler cette pelouse, de jouer à ce sport anglais sur un terrain anglais.

La pelouse donne cette couleur au spectacle. Seul un daltonien a parfois du mal à distinguer une équipe dont la tenue se confondrai avec cette surface naturelle sachant que la confusion viendrait également des hommes en rouge.

La pelouse bien coupée donne cette sensation matelassée. Son entretien révèle parfois la créativité de son jardinier artiste. Les différentes bandes latérales résultantes du passage de la tondeuse aident même parfois le spectateur ou le commentateur à débattre d’un hors-jeu. La pelouse fait donc le jeu elle aussi.

Plus le gazon est court, plus il permet d’accélérer le jeu. Les tacticiens s’emparent de ce facteur. Les terrains sont souvent abondements arrosés pour donner plus de vitesse. Le spectacle s’intensifie, défile comme un drame aux multiples rebondissements. La vitesse donne au jeu cet extraordinaire image : les passes courtes s’enchaînent, les frappes sont osées, les arrêts spectaculaires. Bref, tout pour montrer le football joué dans sa dimension totale.

En fonction du stade, le terrain bénéficie d’une proximité au public. Dans un stade à l’anglaise, le spectateur peut le sentir. Il touche presque les joueurs. Il est aussi proche pour le soutenir ou le décourager. Les joueurs apprécient cette proximité. Ils peuvent exulter avec le public pratiquement sans limite. Ils touchent le supporter devenu fou par le but. La communion donne cette belle image entre le sportif et son fan.

Mais lorsqu’il est séparé du public par une piste d’athlétisme, le terrain devient une scène différente. Éloignée, parfois sans saveur. Parfois seulement, car de nombreux stades mythiques ont leur piste. Et dans ces stades l’ambiance couvre la séparation. Mais ces stades sonnent creux en cas de faible affluence.

La dimension réglementaire du terrain permet de prendre ses marques car tout terrain a une limite soit naturelle, incarnée par un ravin, un mur, une vitre, soit artificielle, la ligne, une rambarde, une pub.

Ce qui nous amène aux limites du terrain. Ne pas dépasser la ligne est la règle. Paradoxalement il s’agit d’exprimer un football sans limite dans un cadre limité. Déterminés par ces lignes blanches, les contours du terrain sont aussi de la partie. Les plus malicieux font rouler le ballon dessus pour progresser. D’autres les contournent pour revenir dans le jeu. Seul frontière du ballon, la limite du terrain arbitre bien des occasions. Surtout la ligne de but. Dépassée de manière nette, c’est sans appel. Mais lorsqu’elle est effleurée cela donne lieu à tous les débats. L’épaisseur de la ligne est aussi un facteur dramatique dans ce spectacle. Franchie ou pas, la ligne trace l’histoire qui se fait sous nos yeux.

La ligne est aussi courbe au centre et à l’approche de la surface de vérité. Ce fameux rond central. Cette fameuse ligne des 18 mètres. Bien moins utilisés que les lignes droites, ces courbes racontent le match et le ponctuent. S’il y a un engagement, s’il y a coup franc, l’intrigue s’écrit.

Si le terrain donne sa largeur et sa longueur, le jeu en fait ressortir sa profondeur. La surface plane devient même tridimensionnelle avec sa hauteur infinie. Le football scientifique joué sur des bases géométriques d’occupation du terrain ou de possessions de balle perd un instant sa rigueur quand le ballon explore la hauteur. Seule dimension non limitée, la hauteur du jeu est la plus aléatoire. Même si les gestes précis permettent d’anticiper la retombée du ballon, un contre donne ce suspens presque poétique au football. Tout est à ce moment-là suspendu : le temps, le jeu, le souffle, le mouvement. Seul un génie a réussi une fois à donner à un tel instant une dimension encore plus dramatique avec sa main devenue depuis spirituelle.

Un terrain s’arpente, se gagne. La scénographie du jeu s’exprime comme un ballet autour du ballon. Le terrain n’est jamais complètement occupé. Les 23 acteurs sont en mouvement dans une chorégraphie permanente comme autant de figures libres et imposées. Gagner le terrain, faire progresser son bloc pour mettre la pression, c’est ainsi que les plus astucieux tacticiens élaborent leurs plans. Certains font école, d’autres ne peuvent faire vivre ce schéma que pour une équipe. Occuper le terrain est la clé. Et quand un génie désinvolte s’invite dans cette occupation géométrique précise, le football prend tout son sens. Le jeu dévoile sa magie.

Le terrain est même parfois absent d’une victoire arbitraire. Paradoxalement, alors qu’aucune partie ne s’est jouée ou terminée, la victoire est attribuée sur tapis vert. Étonnante expression qui donne l’impression que la partie a eu lieu. Pourtant, cette expression détestée même des joueurs victorieux empreinte la couleur du terrain de football sans sa saveur pour glisser vers les tapis de jeu liés au hasard.


Chargé de mission relations institutionnelles et JOP 2024 Red Star auprès de la DGS chez Mairie de Saint-Ouen-sur-Seine, Christophe Disic est également abonné à la revue After Foot.
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