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Exit Phil Collins, ou le symptôme d’une triple dépossession Gratuit
Publié le 13 septembre 2021
Exit Phil Collins, ou le symptôme d’une triple dépossession

Hello, goodbye ! C’est une étrange combinaison de sentiments qui habite les supporters du PSG en ce samedi 11 septembre 2021. La raison : le remplacement de la musique historique de l’entrée des joueurs du Parc des Princes au nom du « Bien » ...

Alors certes, quelle importance me direz-vous ? Il n’y a pas mort d’homme, n’est-ce pas ? En une date aussi tragique que ce 11 septembre, c’en est presque indécent de s'insurger pour si peu. Et pourtant.... Je suis comme nombre des miens, en colère. Une colère qui marque au fond le refus d’une triple dépossession : affective, culturelle et politique.

Affective tout d’abord. J’ai 30 ans et supporter du PSG autant que je m’en souvienne. J’ai vu mon premier match au Parc le 9 mars 1997, j’avais 6 ans. Je conserve peu de souvenirs de ce jour… Deux buts de Raï, l’odeur de la pelouse, et puis cette musique… J’apprendrai plus tard qu’elle s’appellait Who Said I Would, de Phil Collins. Cette musique a suscité en moi l’authentique émerveillement d’un enfant qui entre au théâtre des rêves. A la fois annonce, promesse et symbole, ces premières notes ont toujours été un de mes moments préférés de ma vie de supporters. Confiné, privé de stade pendant plus d’un an, je me perdais sur YouTube à regarder en boucle des vidéos d’entrée de joueurs, juste pour la réentendre en attendant mon retour au stade. C’est un plaisir, un héritage qu’on m’ôte aujourd’hui. Alors j’essaie de m’interroger : pourquoi donc ? Quel est l’intérêt de changer un aspect si fédérateur, constitutif de la vie du club ?

C’est alors qu'intervient la deuxième dépossession, la dépossession culturelle. Quand on est supporter, on devient une partie (infime) de l’identité de son club. On est alors solidaire d’un ensemble d’événements, d’idées, de repères que l'on chérit, qu’on savoure, et qu’on entretient du mieux qu'on peut. Les matchs références, les couleurs, les maillots, le stade, les chants, les joueurs, et bien sûr... la musique d’entrée des joueurs. Elle fait partie de notre vie au stade, au même titre que Michel Montana, le speaker historique, que les chants des Ultras, que le nom des cafés qui entourent le Parc... De fait, Phil Collins est devenu, à son corps défendant, une part intégrante du patrimoine du club. Comment peut-on vouloir le souiller ainsi en le remplaçant par un « son », pour citer le Directeur de la Diversification du club ? Bien malgré lui, je trouve cette définition parfaite. Un « son », c’est très différent d’une musique. Un « son », c’est un vecteur physique, impersonnel, des ondes qui se propagent et qui peuvent transmettre du bruit autant que de la musique. Pour moi, quand j’ai entendu ce « son » qui devait annoncer le début du spectacle, j’ai d’abord cru à un très mauvais requiem : le bruit des orgues, la mélodie sinistre, le rythme lent. Qui donc a pu prendre une décision aussi mauvaise ? Je concède volontiers que le supporter est un conservateur maladif, mais par pitié, qu’on l’aide un peu. Il n’aime pas le changement c’est une chose, mais qu’on lui propose quelque chose d’acceptable ! Il faut être étranger à la communauté des amoureux du club pour commettre un tel impair, et c’est bien là je pense, tout le drame du supporter : subir les décisions d’apprentis sorciers du marketing.

Se produit alors l’ultime dépossession : la dépossession politique. Celle par laquelle des profanes incultes et ignares se permettent de souiller l'imaginaire du supporter. Paris n’est pas le premier club à subir cela, bien au contraire. Les changements de logo de la Juve ou de l’Inter avaient déjà donné le ton, sans compter les multiples « fantaisies » infligées aux maillots (l’orange à Marseille, la disparition des bandes sur le maillot de la Juve…). Des cadres méprisants qui, par un glissement sémantique coupable, entendent depuis longtemps substituer le « fan » au « supporter ». Je n’ai aucun problème à cohabiter avec les « fans », suiveurs passagers et avant tout consommateurs de spectacle. Rassemblés par l’équipe que nous suivons conjointement, le club ne leur appartient pas moins qu’à moi, et je ne suis pas plus légitime qu’eux à aller au stade. Mais par pitié, qu’on ne nous confonde pas, et qu’on ne nous méprise pas. J’ai lu avec une colère intense les justifications condescendantes de ce même cadre du PSG que j’ai déjà mentionné plus tôt : « si on avait eu ce même raisonnement pour tout ce qu’on a fait depuis dix ans, (…) on n’en serait pas là où on en est aujourd’hui ». C’est en reniant l’histoire qu’on construit son futur ? Il me vient alors le mot de Désiré Nisard : « il sied au progrès de respecter ce qu’il remplace ». La nécessaire croissance du club ne saurait se faire qu'en le défigurant. L’exercice du pouvoir invite à beaucoup d’humilité, une qualité faisant visiblement défaut parmi l’équipe dirigeante.

Partager notre club oui. Accueillir des « fans » parmi nous, évidemment, c’est bien là la rançon de la gloire. Qu’ils viennent profiter de notre identité, de notre vie au stade, de notre patrimoine, on le partagera avec joie. Mais qu’on ne brade pas ce qui nous a tant rassemblé sur l’autel du « progrès », surtout quand celui-ci revêt l’apparat du mépris. Cette triple dépossession nous laisse aujourd’hui avec un profond sentiment d’impuissance. Le « progrès » est en marche, rien ne l’arrêtera, je le sais. Pour autant je ne veux pas me résigner, je ne peux pas, pas sur ça. J’aimerais que nous réagissions vite, fort, et ensemble. Que la presse partisane s’allie aux ultras, qu’ils soient rejoints par les anciens joueurs, qu’ils relaient notre appel pour préserver ce qui nous fait rêver plus grand depuis si longtemps. Qu’à tous les matchs cette saison, l’entrée des joueurs soit sifflée, l’échauffement où retentira l’authentique hymne du Parc célébré. J’espère que le refus s’exprimera, et je rêve d’un retour en arrière bien improbable. Car au fond, qu’est-ce qu’un supporteur, si ce n’est qu’un rêveur perpétuel ?


Gregory Goldfarb (30 ans) est abonné à la revue After Foot.
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