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Les vérités que le monde du foot doit entendre

Les déracinés du football Gratuit
Publié le 10 septembre 2021
Les déracinés du football

On distingue bien souvent les vrais supporters des « Footix ». Mais on oublie presque systématiquement une autre catégorie de fans : tous ceux qui sont nés dans un « no man's land footballistique ».

« Tu habites où à Milan, plutôt au nord ou au sud ? ». Voilà une question à laquelle je m'attends si un jour je passe à l'After pour parler du club de mon cœur. Pas facile de répondre en quelques mots. « Supporter » un club de foot peut être une évidence pour beaucoup, quand on habite dans la ville d'une équipe professionnelle évidemment, quand on a une passion transmise de génération en génération, mais quand on est le fils d'un passionné de rugby qui habite en Corrèze, on est censé être pour qui concrètement ? Bordeaux ou Toulouse, situés à un peu plus de 200 kilomètres et où je n'ai jamais mis les pieds durant mon enfance? Pour le Clermont Foot, à peine plus près ? Non.

Communion, années 90 et glaces à deux boules

Vers mes 9 ans, j'assiste à la communion d'un cousin lointain. Je sais seulement que toute sa famille proche est passionnée de foot, que lui-même est prometteur et qu’il est sélectionné chez les jeunes dans l’équipe départementale. Déjà impressionnant. Pour moi à l'époque, à part quelques minutes de matchs des Bleus grattées pour aller au lit un peu plus tard que d'habitude, ce sport m'est assez inconnu. Au moment d'ouvrir les cadeaux, en plus de la traditionnelle gourmette, apparaît un maillot rouge et noir sur lequel est écrit Motta. Quelle est cette équipe ? "Milan, le plus grand club du monde. Ils sont trop forts." Mince, c'est le plus grand club du monde et je ne le connais même pas. La finale de 93 quelques mois plus tard sera mon premier réel souvenir de foot. J'ai alors 10 ans, mon père est pour Marseille, comme beaucoup de Français. De mon côté, je suis très impressionné par cette équipe italienne, sûrement influencé par le verdict "cousinal" sans appel. Lorsque les Phocéens lèvent la coupe, je suis content pour mon père, mais un peu déçu de la trahison du plus grand club du monde. Ils ne sont pas forts, ils sont nuls.

L'équipe du dimanche, PES, le jackpot messieurs dames

S'ensuivent des années à regarder du foot au gré de ce que l'on veut bien diffuser en clair,  puis arrive l'adolescence et l'accès aux émissions spécialisées sur Canal Plus une fois le décodeur posé sur l’étagère. Vers quinze ans. On commence à voir plus en détail ce qui se passe sur la scène européenne. Il y a un côté un peu magique. Des grands noms, des palmarès longs comme le bras. Le côté exotique sûrement aussi. Milan se rapproche de la maison. Milan devient aussi accessible que n'importe quelle équipe française.

PES déboule sur console et il faut choisir une équipe. On va partir sur Milan, ils ont de bonnes stats. De très bonnes stats même. Quelques années plus tard, à 23 ans, je suis en quart de finale des championnats de France de PES 2006 en double, avec un ami. On a beaucoup bossé. Des soirées entières. Avec Milan, bien entendu. Je ne suis pas certain que l'on mesure toujours l'impact des jeux vidéos sur l'amour que l'on peut avoir pour un club. Quand on joue (ou quand on s'entraîne selon les objectifs) des heures et des heures chaque semaine, chaque année avec le même maillot, le même logo, dans le même stade virtuel, que l'on connaît l'effectif jusqu'au dernier des remplaçants, ça joue, forcément. On se sent investi avec l'équipe. Les liens sont renforcés.

En parallèle, à chaque début de saison, les potes posent 20 euros sur la table et annoncent le futur vainqueur de la Ligue des champions. On est cinq. 100 balles, 80 net. Mieux que du pari sportif. Un club différent par personne et celui qui va le plus loin remporte la timbale. En mettant Milan chaque année entre 2003 et 2007, j’enchaîne tranquillement les jackpots. Milan fait peur à mes amis et à l'Europe. Posé devant la télé, je ne crains personne. C’est un sentiment incroyable.

Musée, Ambrosini et filiation

C'était inéluctable. En 2006 toujours, direction l'Italie avec deux amis, tous autant passionnés de foot les uns que les autres. Tous corréziens eux aussi. Tous orphelins de football de haut niveau dans notre département et même dans notre région, le Limousin. Ce qui nous donne donc des amours hétéroclites : un fanatique de l'OM, un amoureux de Monaco et donc un de l'AC Milan. Si l'on va un peu plus loin, mon frère est pour Saint-Etienne, un ami pour Paris, deux autres pour Monaco, un pour Lille, un pour Lens, un pour Toulouse, un pour le Bayern, un pour le Real, un pour l'Atlético Madrid, un pour Manchester. Ça n'a aucun sens et pourtant pour nous, tout semble normal. Chacun a sûrement son histoire personnelle. Nous sommes les paumés du football.

Une fois à Milan, le cœur se serre. Vraiment. Visite du musée. Là, on comprend vite que l'on n'est pas à Clermont-Ferrand. Puis San Siro. Le terrain paraît minuscule en arrivant, la hauteur du stade est vertigineuse. Je me demande comment on peut porter ce maillot et jouer là, dans un stade bondé sans faire un malaise vagal. Il est temps d'acheter le maillot officiel floqué Ambrosini. Mon chouchou. Le travailleur, le valeureux, Arsène Lupin comme il est parfois surnommé pour sa capacité à voler les ballons.

Depuis l'arrivée de la quasi intégralité des matchs de Série A en France, je ne crois pas avoir raté beaucoup de matchs du Milan. Je vibre pour eux, je souffre (beaucoup trop depuis 10 ans) avec eux, je sais tout sur eux. Et pourtant je suis à 757 kms du stade. 7 heures et 57 minutes de voiture. Et j'y vais jamais.

Si jamais mon fils vous appelle dans quelques années pour vous parler du Milan, il se sentira peut-être plus légitime pour répondre à la question "tu habites où à Milan, plutôt au nord ou au sud ?" en vous expliquant qu'il a eu la passion via son père.


Guillaume Freyssinet (37 ans) habite en Corrèze et supporte l'AC Milan. En parallèle de son emploi à la CPAM, il est diplômé d'hypnose ericksonienne et de Programmation Neuro Linguistique et s'apprête à débuter une formation de préparateur mental pour sportifs afin d'accroître sa connaissance du rôle mental dans le sport de haut niveau.
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