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Les vérités que le monde du foot doit entendre

Imbroglio à Salerno Gratuit
Publié le 6 juin 2021
Imbroglio à Salerno

Après 23 ans d’absence, la Salernitana doit retrouver l’élite italienne au terme d’une saison 2020-2021 terminée à la deuxième place de la Série B. Sauf que pour l’heure rien n’est moins sûr, le président étant rattrapé par une épineuse affaire administrative.

En effet, le président actuel, Claudio Lotito, possède aussi la Lazio de Rome : se pose alors un sérieux problème d’équité sportive avec lequel la fédération italienne ne transigera pas et qui pourrait faire déchanter les grenats.

Pour certains, le Stadio Arechi de Salerno ressemble au San Paolo de Naples, en encore plus chaud. Offense suprême pour les tifosi locaux que de comparer la Bersagliera (l’Infanterie, un des surnoms donné à la Salernitana) à l’ennemi honni du Napoli, sans évoquer une rivalité ou parler de derby (les deux villes sont distantes de 54km). Mais cela vous laisse imaginer avec quelle ferveur les amoureux de l’hippocampe ont fêté, massés dans les rues de la ville, la délivrance. La Salernitana va en effet retrouver la Serie A, après une interminable attente de 23 ans. La dernière fois, en 1998-1999, Batistuta empilait les buts sous les couleurs de la Fiorentina. Cela ne rajeunit personne !

Deux décennies durant lesquelles le club, dont Ciro Ferrara est le plus capé, a connu deux faillites puis refondations (2005 et 2011), des redémarrages en cinquième division nationale et surtout célébré un centenaire tout en grandeur en 2019. L’Union Sportive y a aussi perdu l’un de ses plus fervents ultra, Carmine Rinaldi, décédé à 46 ans d’une crise cardiaque. Ce fondateur du groupe GSF (Granata South Force) était surnommé « Il siberiano », en raison de sa présence torse nu dans les travées quelle que soit la météo. Son héritage se vit désormais dans la Curva Sud Siberiano, réputée aujourd’hui comme l’une des plus créative et brûlante d’Italie.

Pourtant c’est bien sans ses bouillants supporters -en raison de la crise sanitaire-, que le dauphin de l’Empoli et ses 69 points s’est réinvité parmi les vingt meilleures équipes de la botte. C’est même à croire que, malgré 31 000 sièges vides, le stade demeurait habité puisque seuls deux visiteurs ont su l’emporter Via Posidonia (Monza et Pordenone).

Mais depuis la liesse engendrée par la promotion officielle le 10 mai, le ciel de Salerne s’est subitement obscurci. Principal mis en cause : le président du club Claudio Lotito, sorte d’arroseur arrosé. Le hic, c’est que l’entrepreneur romain de 64 ans qui avait repris la Salernitana en duo avec Marco Mezzaroma en 2011 et qui se targue d’y avoir injecté depuis près de 80 millions d’euros est déjà président de la Lazio de Rome depuis 2004. Initialement, Lotito était en règle, l’équipe salernitaine n’étant plus considérée comme professionnelle. La fédération lui a ensuite obtenu un « passe-droit ». Or, cette faveur, accordée tant que les deux clubs évoluaient dans des divisions différentes, ne vaut plus. Le règlement de la fédération italienne stipule bien dans son article 16 bis « qu’il est impossible que plus d’un club professionnel soit possédé par le même sujet » (La Gazzetta dello Sport, 17 Mai 2021).

Gabriele Gravina, le président de la FIGC (Federazione Italiana Giuoco Calcio), ne mâchait d’ailleurs récemment par ses mots : « C’est une règle en lien avec celles de la FIFA. Le président Lotito bénéficie d’une exemption depuis de nombreuses années et tout le monde savait ce qui allait se passer ». Les scénarii évoqués pourraient donc provoquer de sérieux remous, puisque si le président ne vend pas la Lazio (option la moins probable) ou la Salernitana, le second club restera en deuxième division. Allez l’expliquer à la GSF… Pas toujours en bons termes avec ses "tifosi" qui lui reprochaient notamment d’être venu à Salerno par intérêt, avant de l’aduler lors de la montée en Serie B en 2015, Lotito se trouve donc à un tournant de son aventure en Campanie. Actuellement suspendu sept mois parce que la Lazio avait rompu le protocole sanitaire (il était déjà tristement connu pour avoir pris part aux scandales du Calciopoli), il peut donc se faire des cheveux, même si la FIGC a déjà fait preuve de clémence. En effet, l’effectif de Fabrizio Castori dispose de plus de temps que prévu avant que les instances ne tranchent. Le promu a jusqu’au 25 juin, soit quelques jours avant l’inscription définitive des équipes en championnat, pour résoudre ce conflit d’intérêts.

Le co-propriétaire de la Salernitana, qui possède 50% des parts du club, va donc devoir choisir. Et, plusieurs options sont sur la table, sans que celles-ci ne permettent d’abandonner tout soupçon d’arrangements lors des prochaines oppositions entre la Salernitana et la Lazio. Dans le cas le plus radical, il se pourrait d’abord que les grenats soient cédés à un fonds étranger sous forme de holding, avec départ de l’actuel président. D’autres bruits évoquent en revanche l’ombre "planante" de Lotito derrière la prise de pouvoir de son bras droit Mezzaroma qui resterait au club ou de celle de son fils Enrico, sans que l’on ne sache pour l’heure sous quelle forme serait réalisé le montage.

Posséder deux clubs de football est pourtant aujourd’hui courant et permet entre autres des échanges de joueurs et un certain rayonnement pour les dirigeants et leurs entreprises. Entre les deux clubs, où cinq éléments de l’effectif salernitain proviennent cette saison du club laziale, cette coutume pourrait devenir douteuse. Alors que d’autres exemples vivent avec moins d’obstacles. On pense entre autres à la famille Pozzo qui détient le club de Lugano, de l’Udinese et de Watford, à l’AS Monaco, actionnaire principal du FC Bruges ou encore aux Allemands de Leipzig et aux Autrichiens de Salzbourg tous deux affiliés à l’entreprise Red Bull. À plus grande échelle encore, la holding City Football Club possède simultanément Manchester City, Melbourne City, Lommel, Girone, Yokohama, parmi d’autres. Procédé autorisé par la FIFA dans la mesure où les clubs ne participent pas à la même compétition et/ou où la part d’actionnariat est inférieure à 50% dans l’un des deux clubs. Il n’y a donc pas toujours conflit d’intérêts, mais plutôt des montages entrepreneuriaux savamment maîtrisés par leurs instigateurs.

Mais ici, à l’heure où Venise a obtenu le dernier sésame pour l’étage supérieur, la Salernitana, club qui a vu passer Di Vaio, Gattuso, Iuliano, Song ou encore Zenga, et qui croyait déjà se projeter sur la préparation de la saison prochaine, s’avance quant à elle vers un dernier défi à relever. Éthique celui-ci. S’il l’est sans encombre, Arechi devrait rugir à nouveau pour pousser ses favoris à enchaîner deux saisons successives parmi l’élite, ce que le club local n’a jamais réussi à faire. Sorte de piment pouvant relever les retrouvailles des grenats avec l'élite cet été.

Surtout qu’en Italie c’est statistique : les équipes méridionales qui montent de Serie B ont ces dix dernières années une espérance de vie en Serie A deux à quatre fois inférieure à celles situées plus au nord. Les ennemis éternels du Napoli et de l’Hellas Verone n’auront peut-être pas le choix que de ré-affronter l’armée des sibériens pour glaner trois points de plus la saison prochaine. Frissons encore à garantir.

Docteur en Géographie Économique et ex-pigiste sportif, Cédric Cabanel (32 ans) est abonné à la revue After Foot.

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