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La longévité : une hache à double tranchant Gratuit
Publié le 13 décembre 2021
La longévité : une hache à double tranchant

Joueurs, entraîneurs, présidents... les supporters adorent ceux qui font de vieux os dans leur club de cœur. Mais si la longévité revêt certains avantages, elle comporte également des inconvénients non-négligeables.

Souvenez-vous l'été dernier : Louis Van Gaal corrélait les échecs à l'Euro 2020 de la France, de l'Allemagne et du Portugal aux exceptionnelles longévités de leurs sélectionneurs respectifs. Joachim Löw était déjà fustigé par les observateurs et par les supporters depuis quelques années, tout particulièrement lors de la débâcle historique à la Coupe du Monde en Russie. Tant et si bien qu'il a promis de tirer sa révérence à l'issue du championnat d'Europe, qu'importe son parcours. Résultat : une élimination en huitièmes de finale contre l'Angleterre. Ainsi s'achève son règne de quinze ans, couronné par une quatrième étoile sur le maillot noir et blanc conquise en 2014, le second sacre de la NationalMannschaft depuis la réunification allemande après l'Euro 1996.

Si depuis l'Euro 2020 Deschamps a retrouvé la légitimité des résultats qui ont fait sa renommée en remportant la Ligue des Nations, deuxième du nom, Fernando Santos n'a toujours pas su sortir la Seleçao das Quinas de la position inconfortable dans laquelle elle était déjà, sportivement parlant. Malgré le fait que CR7 ait battu le record d'Ali Daei, malgré le fait également que Diogo Jota soit pressenti pour prendre sa suite comme fer de lance de l'équipe du Portugal, cette dernière a essuyé un revers notable contre la Serbie, que certains ont comparé au France-Bulgarie de 1993. À tort puisque contrairement aux Bleus de l'époque, les portugais ne sont pas encore éliminés. Cependant on ne peut pas dire qu'ils soient tirés d'affaire. Et ce n'est pas le tirage au sort des barrages qui va permettre à Santos de passer l'hiver archi-serein. Les boules lui ont réservé l'Italie, championne d'Europe sortante, cependant elle aussi prise dans une spirale négative depuis qu'elle a conquis sa seconde couronne continentale, et désireuse de ne pas louper le train une deuxième fois consécutive après avoir buté sur les vikings suédois en 2017.

Cela ne s'applique pas qu'aux sélectionneurs nationaux, évidemment. Aux entraîneurs de clubs également. Diego Simeone est en poste à l'Atlético Madrid depuis 2011. Bilan : deux finales de Ligue des Champions, certes perdues, mais aussi deux finales de Ligue Europa, gagnées. Et deux victoires dans l'ancienne meilleure Liga du monde. Cet homme libre dans sa tête, qui en a dans le pantalon, comme il l'a montré en Mondovision, a permis au second club de la capitale espagnole de manger à la table du premier ainsi que du FC Barcelone.

Aujourd'hui vilipendé comme entraîneur du Paris Saint-Germain, on en oublierait presque que Mauricio Pochettino, resté cinq ans à la tête de Tottenham, lui a conféré le rayonnement sportif et médiatique qui est le sien aujourd'hui. Jusqu'à hisser les Spurs en finale de C1, perdue contre Liverpool. Oui, il fut viré dans la foulée, mais n'oublions pas qu'Ancelotti a connu le même sort après avoir remporté la Decima convoitée depuis douze ans par le Real Madrid (2002-2014). Et depuis deux ans, dans le Nord de Londres, c'est pas la joie.

À propos du Nord de Londres, Arsenal constitue un exemple encore plus flagrant qui va dans le sens de mon papier. Manchester United aussi. On a souvent comparé ces deux poids lourds du football anglais par rapport aux longévités de leurs entraîneurs emblématiques. Il existe une différence notable entre les deux entités. Sir Alex Ferguson a été victorieux et adulé jusqu'au bout. Pas Arsène Wenger. Je situerais le début de la fin pour le technicien alsacien à la finale de la Ligue des Champions perdue en 2006 contre le Barça. Ce revers ne l'a pas empêché de demeurer encore 12 ans en poste, aidé par la très grande tolérance de ses supérieurs qui n'attendaient de lui que deux choses : une qualification systématique en compétition européenne et une santé financière parfaite. Selon Didier Roustan, Wenger a pâti d'avoir fait construire l'Emirates Stadium en lieu et place de l'historique Highbury. Construction ayant empêché Wenger de recruter des cadors du ballon rond qui auraient pu lui assurer une continuité dans la réussite sportive à l'instar de son homologue écossais du côté d'Old Trafford. Pour ma part je serai moins catégorique que lui et rangerai cette théorie dans le tiroir des éventuelles explications quant au lent déclin des Gunners dans les dernières années du règne de Wenger.

Quand on connaît l'histoire de Manchester United, on ne s'étonne pas que les Red Devils soient sportivement à la traîne depuis le départ de Sir Alex Ferguson. Entre 1945 et 1969, le club a été entraîné par Sir Matt Busby. À la fin de ces vingt-quatre longues années de règne, cet âge d'or du club mancunien, ce dernier a connu dix-sept années de vaches maigres. Jusqu'à la nomination en 1986 d'un certain...Sir Alex Ferguson. Encore que rien n'était joué d'avance pour l'écossais. En 1990, cela fait quatre ans qu'il occupe ce poste, il joue sa tête sur un match. Qu'il gagne. On connaît la suite.

Un dernier exemple d'entraîneur me vient à l'esprit : Christophe Galtier à Saint-Étienne. Bien sûr, l'ASSE de son époque n'avait pas l'envergure de l'Arsenal de Wenger et encore moins du Man U de Ferguson. Pas plus que Galette n'avait celle du réformateur calamiteux de la Coupe du Monde et encore moins celle du génie écossais. Mais en 8 ans passés dans le Forez, il a qualifié les Verts pour la coupe d'Europe plusieurs fois, et leur a surtout offert un trophée, la Coupe de la Ligue regrettée par Gilbert, le premier depuis l'ultime titre de champion de France de l'ASSE en 1981. Loin de moi l'idée de minimiser la responsabilité des deux présidents, Dupond et Dupont, dans l'état de délabrement actuel de Sainté. Mais si en plus de cette incompréhensible présidence bicéphale où les deux têtes pensantes (sur le papier) sont incapables d'accorder leurs violons, le coach n'arrive à rien, alors le naufrage du navire s'accélère.

À Barcelone, sur les trente-cinq dernières années, les entraîneurs ont bien plus valsé. Dans les années 2000 et 2010, trois joueurs étaient les dépositaires du jeu. Trois enfants de la Macia. Vous les aurez sans doute aisément reconnu : Xavi, Iniesta et Messi. Après qu'ils aient quitté le club les uns après les autres, les catastrophes ont commencé à surgir pour les Blaugranas. Le 4-0 au Parc des Princes, momentanément maquillé par la Remontada, la débâcle contre la Roma, la débandade contre Liverpool, la raclée contre le Bayern et enfin la revanche du Paris Saint-Germain quatre ans après le match qui a rendu Stéphane Guy célèbre. Autant de symptômes de la maladie qui ronge le Barça depuis que Xavi et Iniesta sont partis. Pourquoi eux plus que Messi ? Parce qu'en tant que milieux de terrain, ils étaient les artisans du jeu. Ce sont eux qui permettent aux attaquants, même les meilleurs du monde, de faire parler leur maestria. La preuve : Messi était encore là à chacun des matches cauchemardesques énumérés ci-dessus. Et pourtant il avait encore un niveau fantasmagorique. Dont il semble avoir perdu les ultimes restes en franchissant les Pyrénées, n'en déplaise à certains fans du PSG, au premier rang desquels The Flower From Cahors.

Au FC Nantes, sous la patte de Coco Suaudeau, les joueurs apprenaient une manière de jouer unique. Le jeu à la nantaise, que l'on ne présente plus. Couvés comme ça ne se pourrait plus de nos jours, les joueurs se sentaient dans la cité ligérienne comme dans un cocon, ultra-protecteur. Du coup, le jour où les oiseaux quittent le nid, ils peuvent être déboussolés. Certains ont réussi à performer sous d'autres cieux, mais d'autres se sont écrasés dès qu'ils ont dit au revoir à La Beaujoire. La chance de certains comme Maxime Bossis est qu'ils ont quitté le cocon sur le tard de leur carrière de joueur. Le grand Max a rejoint le Matra Racing à trente ans.

Le Barça fut un cocon pour le trio Xavi-Messi-Iniesta, le FC Nantes fut un cocon pour pas mal de ses pépites faites maison, le Real fut un cocon pour Zidane. Entré au sein de la Maison Blanche en 2001 comme joueur, il y restera après sa retraite en 2006 et apprendra de l'intérieur les ficelles du métier d'entraîneur ainsi que les arcanes de l'institution gouvernée par Le Professeur de la Super League, aka Papi Zinzin, Florentino Pérez. Jusqu'à devenir le coach en 2016 et obtenir trois coupes aux grandes oreilles d'affilée, exploit inédit. Revenu comme pompier après la claque infligée par les gamins devenus messieurs de l'Ajax Amsterdam, il rempilera pour deux ans avant de partir pour de bon. Tant qu'il n'aura pas performé avec un autre club que le Real, parce qu'à la tête d'une sélection ce n'est déjà plus le même métier, on ne pourra pas le hisser parmi les meilleurs de la profession.

Il me reste à aborder le cas des présidents. Et donc, comment passer à côté de Jean-Michel Aulas ? Il a pris les commandes de l'Olympique Lyonnais en 1987, avec l'aide du défunt Nanard (vérifiez si vous ne me croyez pas), et rares sont ceux qui, de par sa longévité et son œuvre à la tête de ce club, envisagent un seul instant un OL présidé par quelqu'un d'autre. Et ce malgré qu'il ait fini par déléguer certaines responsabilités à Juninho, cependant sur le départ, et Vincent Ponsot. Son œuvre ne l'exempte pas de critiques quand il dit ou fait des âneries. Que les supporters de Lyon nourrissent la peur du vide et de l'après, je peux l'entendre. Mais on ne va quand même pas inventer un élixir d'immortalité et le lui administrer pour exorciser cette peur qui est la leur ! Plus son départ va tarder, pire ce sera.

Trente-quatre ans d'exercice, ça fait neuf de moins que le regretté Louis Nicollin. Dont le fils Laurent, lui aussi présent au sein de l'organigramme du club de Montpellier depuis des années, a logiquement pris la suite en ce funeste 29 juin 2017, le 74e anniversaire de celui qui a construit ce club. Même si dans le cas du MHSC on ne voit pas la différence (à part la franchise dans le langage, peut-être) depuis que les montpelliérains sont passés de Loulou à Lolo. Assurant une certaine continuité qui fait qu'il n'y a pas vraiment eu de rupture.

Quoi qu'il en soit, les supporters ont à la fois raison et à la fois tort d'encenser aveuglément la notion de longévité, de s'en servir pour assouvir leur besoin d'identité et d'identification à leur club chéri et de l'arguer pour justifier leur réticence sélective, j'ai bien dit sélective, à l'idée de changement. Tout dépend du sujet très précis dont on parle. À l'image du système de socios qui laisse miroiter le mirage idéalisé d'une démocratie directe, la longévité n'est pas une notion parfaite. Elle a des défauts.


Alexandre Debieve (30 ans) est originaire de Valenciennes et supporter du VAFC. Il est abonné à la revue After Foot.


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